La horde du contrevent

La Horde du Contrevent : le souffle de l’aventure

Inadaptable, vraiment ?

La Horde du Contrevent est-il un livre inadaptable ? Le roman de science-fiction d’Alain Damasio, publié en 2004 aux éditions La Volte, lauréat en 2006 du Grand Prix de l’Imaginaire, est devenu en deux décennies, fort d’un succès public porté par le bouche-à-oreille (plus de 475 000 exemplaires vendus), un livre culte, classique contemporain, qui a fait de son auteur une figure médiatique de la critique du capitalisme technologique (son dernier ouvrage publié est un essai sur la Silicon Valley, Vallée du Silicium), aujourd’hui invité à intervenir au Festival d’Avignon in. Le succès de La Horde, comme l’appellent ses fans, peut paraître étonnant (ou au contraire s’expliquer) au vu à la fois de son genre, de son ampleur, et de ses expérimentations stylistiques : une œuvre incasable, au croisement de la SF et de la fantasy, longue de 700 pages (dans l’édition folio), dense de vingt-trois narrateur·ices différents·es, nourrie de philosophie, le tout dans une foudroyance stylistique et langagière impressionnante… Son récit met en chemin la « horde », groupe d’aventuriers d’élite formés dès le plus jeune âge, remontant, à pied et vent de face, toute la terre connue de leur monde, pour y trouver l’origine du vent, lequel souffle sans discontinuer et toujours dans le même sens, d’Extrême-Amont en Extrême-Aval, sur cette société qui a fondé toute son organisation autour de lui. Une quête religieuse et métaphysique hors-norme, donc, qui a donné à La Horde du Contrevent sa réputation de livre inadaptable.

Qu’à cela ne tienne ! Il n’est semble-t-il rien qui attire plus les artistes de théâtre que des romans longs et touffus et philosophiques… Et la jeune compagnie La Torche Bleue n’a que faire de cette réputation. A la manière de ses personnages, et comme dirait Mark Twain, « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » Avec la bénédiction de l’éditeur et de l’auteur, elle s’est lancée dans le défi de réaliser sa version théâtrale du livre culte de Damasio, adaptation que l’on peut découvrir au Théâtre les 3T Avignon, dans le cadre du Festival Off. Si le livre dans son intégralité pourrait mériter au moins douze heures de spectacle, voire plus, et être joué au sommet d’une falaise, il faut bien, avec les moyens de la création émergente et les contraintes avignonnaises, mettre de l’eau dans son vent, et proposer une traversée de l’œuvre qui se tienne en une heure dix. Que vaut alors cette Horde du Contrevent théâtrale ?

LA horde du contrevent, compagnie la torche bleue

Aventure, langue et matière

La Torche Bleue propose donc une Horde réduite à l’os, de vingt-trois à cinq personnages : Sov, Golgoth, Caracole, Oroshi et Coriolis. Une sélection évidente : iels sont l’esprit, l’âme, la fantaisie, le cerveau et le cœur de cette 34ème horde ; l’essentiel de l’aventure et du propos tient dans leurs cinq figures. Il est tout aussi évident que l’adaptation devait laisser en chemin bon nombre d’épisodes du roman. Si le spectacle s’ouvre comme le livre, in medias res, en plein furvent, il file ensuite, après un moment de campement où Caracole déploie ses talents de conteur, directement à la dernière partie du livre, dans Norska, son pont de glace, et l’Extrême-Amont. Une traversée express, qui fait certes perdre un peu de la sensation de la durée qu’on a à la lecture, mais qui se tient et qui a le mérite de ne perdre personne en route. La compagnie fait le choix de privilégier l’aspect romanesque du livre, son côté récit d’aventure et quête transcendante. Ce pari est franchement réussi : il n’est pas si simple de faire un récit d’aventure au théâtre, et la dramaturgie précise, la mise en scène simple signée Baptiste de Séverac, et l’énergie des interprètes, parviennent à entretenir et transmettre ce souffle épique. Les choix de cette économie dramaturgique justifient l’absence de certains passages iconiques, telle la joute à Alticcio, ou certaines inventions géniales de Damasio (les chrones), même si l’on a trouvé un peu dommage l’édulcoration du propos philosophique, dilué dans des séquences dialoguées qui tendent au sentimentalisme, sans doute pour favoriser l’attachement aux personnages. Si la langue et le style de Damasio demeurent assez présents, la compagnie a également fait un travail pour adapter cette langue très écrite à l’oralité du théâtre, trouvant un équilibre sensible entre poésie et fluidité. On pourra seulement s’interroger sur la nécessité, dans toute cette matière, de conserver de l’écriture de Damasio le sexisme inhérent à certaines prises de parole.

La Torche bleue se confronte avec la matière principale de l’œuvre – le vent – de plusieurs manières. Tout d’abord en proposant un théâtre physique, où le mouvement est travaillé pour donner l’image de corps arc-boutés face aux bourrasques, un pack tenant ensemble à l’aide d’une unique corde, tel des alpinistes à l’horizontal. Mais surtout avec le son, l’idée à la fois la plus simple et la plus géniale du spectacle étant de faire incarner le vent par un musicien présent au plateau : les compositions originales de Théotime Soufflet, en musique électronique ou à la guitare acoustique, ne sont pas qu’une bande-son, mais un personnage à part entière, et donnent à entendre les différentes formes du vent, de la brise à la tempête, avec brio.

La horde du contrevent, compagnie la torche bleue

La création comme idéal

Au cœur de cette matière aérienne, les cinq comédien·nes offrent des interprétations solides, à la hauteur des personnages : Adrien Artaud campe un Sov idéaliste et pur, Killian Nobilet incarne un Golgoth dans toute sa physicalité de taureau, son orgueil farouche et sa gouaille, Marlène Perriau donne vie à un Caracole feu-follet, espiègle et insolent, Joséphine Maman est une Coriolis attachante, pleine d’émerveillement et de naïveté, et enfin, Clara Laenen incarne une Oroshi mystérieuse et concentrée. Dans l’économie de la pièce, ce dernier personnage apparaît néanmoins et malheureusement un peu effacé, moins utile à la quête, un peu éloignée de sa brillance intellectuelle et son courage dans le livre. L’ensemble fonctionne pour donner vie au groupe, malgré le petit nombre, et si le manque de contexte peut faire s’interroger celleux qui découvrent l’histoire sur ce qui unit ces cinq personnages si différents dans un même projet, cela est compensé par l’énergie au plateau, et notamment l’ajout bien trouvé de chansons originales pour matérialiser le lien et la communauté.

La compagnie fait preuve d’une certaine inventivité dans les artefacts scéniques, cherchant à matérialiser avec les moyens du bords le monde créé par Damasio, à créer une esthétique reconnaissable sans être extravagante, des costumes tout en harnais, ceintures, lanières, cordes et mousquetons, aux lumières joliment travaillées, avec notamment l’usage de lampes individuelles qui viennent sculpter les visages en clair-obscur. C’est aussi dans les détails qu’on percevra, en tant que connaisseur, un amour perceptible de l’œuvre d’origine, avec par exemple les symboles correspondant à chaque personnage brodé sur un pan de vêtement ou une besace, comme un easter egg que l’on prend plaisir à découvrir.

Au rythme de son déroulement, et nonobstant la fidélité à son matériau d’origine, l’adaptation de la Torche bleue fait émerger un spectacle qui a sa logique propre, qui prend le matériau de Damasio pour s’amuser avec, et en proposer un véritable objet théâtral à la signification transformée. Derrière cette quête de chaque personnage, à la recherche d’une réponse face à ce vent tout-puissant considéré au choix comme une malédiction ou une bénédiction, et derrière l’aventure de ce groupe uni malgré les dissensions et les bourrasques, s’esquisse une métaphore de la création artistique elle-même – mélange d’un idéal fort et d’un travail intense, assemblage d’individualités uniques en un collectif dont l’âme est plus que la somme de ses parties, coagulation des corps et des esprits tendus vers un but impalpable. Si cette Horde du Contrevent fonctionne, c’est qu’on y perçoit, au fond, le souffle qui anime de jeunes artistes à prendre des risques, à tracer leur chemin, à gravir des montagnes, pour donner un sens au monde.

La Horde du Contrevent

Texte – Alain Damasio
Adaptation – Adrien Artaud, Baptiste de Séverac et Joséphine Maman
Mise en scène – Baptiste de Séverac
Avec – Adrien Artaud, Clara Laenen, Joséphine Maman, Killian Nobilet, Marlène Perriau, Théotime Soufflet
Scénographie – Baptiste de Séverac
Son – Théotime Soufflet
Lumières – Baptiste de Séverac

Jusqu’au 25 juillet au Théâtre 3T Avignon – 10e avenue.

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