Pour l’ouverture de son édition 2026, concomitante de celle de la première saison de Frédérique Aït-Touati et Nathalie Vimeux à la direction du Théâtre de la Cité Internationale, le Festival d’Automne avait choisi de présenter dans ce lieu historiquement cosmopolite Ocean Cage, spectacle hybride de Tianzhuo Chen et Siko Setyanto. Entre installation artistique et performance immersive, Ocean Cage entrelace danse, musique, film et autres dispositifs pour convier à un voyage au cœur d’un village de pêcheur indonésien, où la relation entre les humains et les cachalots est primordiale et sacrée. Une proposition originale inspirée de formes rituelles, mais qui peine paradoxalement à faire expérience commune dans le contexte occidental.
Voyage à Lamalera
Où nagent les âmes des pêcheurs perdus en mer et que deviennent-elles ? Après avoir découvert un poulpe géant habitant la grande salle à la coupole du Théâtre de la Cité internationale, nous descendons par un escalier dérobé et pénétrons à même le plateau de la salle de la Galerie, délestée de son gradin et transformée en espace reconstituant un petit village de pêche indonésien : ici, des casiers à poissons suspendus avec leur prise du jour, là un banc de sable avec des jarres, des fruits, des coquillages, des bougies… Le dispositif est volontairement pluri-sensoriel, entremêlant les objets, l’image (avec un grand écran vidéo en fond de salle), et les sens : l’odeur du poisson qu’on évide et qu’on grille, le tintement de l’eau qui jaillit en cascade dans les grandes jarres, le souffle du vent reproduit par un grand ventilateur… Le déplacement géographique de Paris à l’Indonésie est complété par l’arrivée pétaradante de l’interprète Siko Setyanto en mobylette à travers le public, phares à fond et klaxon sonore.
C’est à la recherche du cachalot que part le performeur, dans un voyage à la fois spatial, du village jusqu’au cœur de l’océan, et temporel, vers un temps « avant que les moteurs des hors-bord nous réduisent au silence ».
Collaboration entre l’artiste pluridisciplinaire Tianzhuo Chen et le danseur et chorégraphe Siko Setyanto, Ocean Cage invite à pénétrer cet univers, celui de la communauté du village de Lamalera sur l’île de Lembata où le duo a passé plusieurs mois, pour retrouver la singulière et ancestrale relation qu’entretiennent ses membres avec la mer et ses habitants. Le cheminement commence, en vidéo, au cœur du village, entre les chants des pêcheurs et les cérémonies religieuses qui en scandent la temporalité, et dans le souvenir de jeux d’enfants au milieu des ossements de cachalots, dans le cimetière des cétacés. C’est à la recherche de cet animal, dans sa dimension sacrée pour cette communauté, que part alors le performeur, dans un voyage à la fois spatial, du village jusqu’au cœur de l’océan, et temporel, vers un temps « avant que les moteurs des hors-bord nous réduisent au silence ». La vidéo accompagne en continu cette épopée, fondant des images filmées sur place, à l’esthétique documentaire, à des expérimentations visuelles numériques plutôt oniriques.

Enchevêtrement et ambivalence
À travers trois incarnations successives, le dieu, l’ancêtre et le pêcheur, que matérialisent des masques traditionnels et des prothèses faciales monstrueuses, Siko Setyanto quitte progressivement le rivage, hissant la grande voile de son bateau au son du gong-carapace de tortue, s’enfonce dans la tempête qui fait rage, puis sous l’océan lui-même, comme un voyage initiatique et transformateur auquel nous assistons, voire participons – tels des bancs de poissons évoluant dans l’espace, nous, public, nous déplaçons au gré des mouvements de Siko Setyanto lui-même, qui traverse l’assemblée et danse au milieu des spectateur·ices. Entraîné par les compositions musicales en direct de Kadapat et Nova Ruth, qui hybrident l’ensemble musical balinais traditionnel (le gamelan), les instruments rituels que sont le Gendèr et le Jègog, et des sonorités électroniques contemporaines, le corps du performeur est habité par des forces et des puissances étranges, et ses mouvements précis ne font écho à aucune chorégraphie connue, mais semblent tantôt constituer eux-même un texte à déchiffrer, un message pour dialoguer avec le cachalot géant qui s’est soudainement gonflé au milieu de la salle, tantôt se rapprocher d’une forme de transe chamanique.
Ocean Cage s’articule autour de la notion d’enchevêtrement : l’intrication à la fois matérielle et spirituelle des humains et des non-humains, des pêcheurs et des cachalots, du village et de l’océan, du moderne et de l’ancestral, qui fonde la communauté de Lamalera.
Ocean Cage s’articule autour de la notion d’enchevêtrement (entanglement) : aussi bien son mélange de genre (film, musique, performance, installation), sa narration éclatée, son dispositif (immersif et mouvant), et son articulation d’éléments organiques, artificiels, anciens et contemporains, cherchent à signifier et à faire ressentir, pour le public occidental et moderne que nous sommes, l’intrication à la fois matérielle et spirituelle des humains et des non-humains, des pêcheurs et des cachalots, du village et de l’océan, du moderne et de l’ancestral, qui fonde la communauté de Lamalera. Certainement originale et expérimentale, la performance marche sur un fil, un équilibre précaire ; saisissante par séquences, surtout grâce à l’impressionnant l’investissement physique de Siko Setyanto et à la création musicale hypnotisante, elle ne parvient pas tout à fait à maintenir tout du long notre adhésion émotionnelle, nous laissant trop souvent à distance, à nous interroger in fine sur l’ambivalence de son dispositif – une immersion dont l’artificialité assumée et spectaculaire (du ventilateur géant aux animaux gonflables) participe à faire parfois de nous, son public, moins ces participant·es actif·ves qu’il cherche à produire, ouvert·es à être déplacé·es par les vagues et les courants, qu’une foule curieuse et amusée, presque touriste, face au spectacle de cette spiritualité insulaire sud-asiatique.
Pour celleux qui le souhaitaient, après la performance, la soirée pouvait se poursuivre par un plongeon dans la belle piscine de la Cité internationale, au son d’un DJ Set de Tianzhuo Chen, au milieu d’autres animaux en bouées.

Ocean Cage
Mise en scène – Tianzhuo Chen
Chorégraphie et interprétation – Siko Setyanto
Musique – Kadapat, Nova Ruth
Costumes – Chenting Yu
Maquillage – Una Ryu
Conception textile – Diane Esnault
Conception lumière – Akihiko Tanida
Conception sonore – Martin Ortiz
Direction technique – Francisca Marques
Production technique – Paul Mede
Assistante et régisseuse – Diane Esnault
Production et management – partner in crime
Vu le 14 septembre 2026 au Théâtre de la Cité Internationale, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.
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