La nouvelle création du Birgit Ensemble, fondé par Jade Herbulot et Julie Bertin, écrite et mise en scène par cette dernière, tisse les révolutions personnelles de sept personnes de parcours et de nationalités différentes à partir de témoignages recueillis autour d’une même question : qu’est-ce qui, un jour, vous a décidé à transformer votre monde ? En faisant résonner des expériences intimes et politiques très différentes, Bientôt le jour compose un espace scénique sensible où les récits singuliers se répondent.
Le 1er octobre, soir où je vais voir Bientôt le jour au Théâtre Gérard Philipe, un groupe scolaire de lycéen·nes assistant au spectacle témoigne d’un enthousiasme certain. Iels sont assis·es vers le fond de la salle et font résonner leurs applaudissements avec vigueur, dans une vague sonore qui se déplace vers la scène. Celleux que j’entends discuter en sortant de la salle expriment leur satisfaction d’avoir assisté à un spectacle programmé au bon moment, puisqu’il rencontre leurs préoccupations dans sa question centrale. À mesure que le mouvement de lutte pour leurs conditions d’éducation, aujourd’hui répandu dans tout le pays, prend de l’ampleur, sur la scène du théâtre à Saint-Denis, le Birgit Ensemble se demande : que se passe-t-il lorsqu’on décide de changer sa vie, de se soulever ?
Désirer Désobéir
« N’avoir plus peur de plonger. Y trouver l’espace et le temps pour rebondir, pour ressortir. Creuser dans un matériau et en remonter quelque chose de précieux pour le lancer comme on lance une torche, une pierre, une fleur, une image, un écrit, son propre corps. C’est l’incessant mouvement des soulevés. Être au présent, mais dans l’intranquillité bien sûr. »
Désirer Désobéir, Georges Didi-Huberman, Les Éditions de Minuit, 2019. p.534
La troupe s’attache à saisir les moments de « tremblement intérieur » dans chaque témoignage : les quelques secondes qui provoquent la rupture entre l’individu et son milieu, et tendent inévitablement à la fois vers un degré nouveau de liberté et un gouffre d’incertitude.
C’est le texte de Georges Didi-Huberman, Désirer Désobéir, qui a inspiré à Julie Bertin le projet de faire parler des corps qui se soulèvent contre toutes formes de contraintes. Les sept personnages de Bientôt le jour ont sauté le pas, ou du moins tenté de changer leur vie de manière plus ou moins radicale. Ils n’ont que cela en commun, et se distinguent sur tout le reste : les langues qu’iels parlent, leurs déplacements contraints ou volontaires, leurs trajectoires de classe, les oppressions ethniques, raciales, religieuses, familiales et économiques qu’iels ont subies. Julie Bertin compose un spectacle choral à partir de témoignages collectés aussi bien en France qu’en Italie, en Espagne, en Allemagne ou au Sénégal, sélectionnés pour ce qu’elle y a trouvé de plus bouleversant, tout en présentant une diversité de parcours, d’âges, d’orientations sexuelles et de nationalités. En conservant certaines traces de la fabrication documentaire, la troupe s’attache à saisir les moments de « tremblement intérieur » dans chaque témoignage : le moment de décision, les quelques secondes qui provoquent la rupture entre l’individu et son milieu, et tendent inévitablement à la fois vers un degré nouveau de liberté et un gouffre d’incertitude.

Alors que chacun·e amène sa chaise et se familiarise avec l’enregistreur, l’autrice-intervieweuse décline en voix off le protocole d’entretien. Elle explique qu’il sera unique, que les interviewé·es ont le choix de répondre ou non, qu’elle sélectionnera ensuite ce dont elle a besoin pour le spectacle, voire inventera si besoin. Cette transparence fait écho aux questionnements qui traversent la grande popularité actuelle de la littérature et du théâtre de témoignage, à mesure que ces formes sont valorisées et ne sont plus considérées comme « défectueuses » sur le plan de l’invention. Ici, assumer la part fictionnelle, la part théâtrale de la mise en voix et en scène des témoignages permet de déjouer la question de la non-correspondance entre les récits et les corps des comédien·nes. La volonté de la troupe de prendre soin des témoignages, de les porter et de les restituer avec justesse est palpable. Elle participe de la construction d’une sensibilité partagée et ne repose pas uniquement sur un casting par ressemblance. En effet, si cinq des sept personnages sont joués par des comédien·nes dont le genre correspond à celui des témoins, les deux autres sont « décalé·es » de l’expérience qu’iels énoncent par ce paramètre-là. Ce décalage fonctionne plus ou moins bien : les comédien·nes qui donnent à entendre le témoignage sans que l’on sente qu’iels cherchent à imiter quelqu’un — a fortiori un « jeune de banlieue » — le font entendre plus clairement, sans distraction.
Survivre : quelle(s) réalité(s) partagée(s) ?

Iels prennent tour à tour la parole dans un décor aussi abstrait qu’évocateur (scénographie de James Brandily), un surprenant écrin de laiton recouvert d’or dont le sol de terre renferme des trésors symboliques, des objets passeurs de mémoire qui aident à convoquer, avec peu de choses, les scènes du bouleversement. Les reflets éclatants du mur métallique donnent une dimension religieuse à la coprésence miraculeuse des témoins, rassemblé·es malgré les distances entre leurs histoires individuelles et rendu·es à un présent du théâtre qui leur permet de faire ensemble. La création sonore (de Lucas Lelièvre) et la récurrence de l’orgue participent à cette rencontre sous le signe, sinon du sacré, d’une ritualisation des moments de rupture, de la liminalité de l’être dans le déplacement et de la formation de nouveaux liens. J’ai été touché·e par ce cadre, qui me semble tout aussi important que le jeu des comédien·nes dans la construction d’une éthique citationnelle des témoignages réels. L’espace qui les rassemble ouvre des possibilités, la musique et la danse les tirent hors de leur solitude : bien que les histoires qu’iels racontent soient déjà écrites, le dispositif théâtral ne confisque pas aux témoins-personnages la liberté pour laquelle iels se sont échappé·es.
Pour parler chacun·e, mais parler ensemble, les récits sont souvent dits en écho : dans des conditions très différentes, Eduardo (Robin Causse) et Monika (Caroline Arrouas) ont tous deux cherché à pouvoir vivre librement leur homosexualité ; Monika et M. (Fareen Aslam) sont sorti·es de violences genrées, M. et Anastasia (Loïc Riewer) de violences religieuses, etc. Problématiques intimes et politiques sont indéniablement liées, même si certains témoignages s’attachent beaucoup plus à l’une ou l’autre dimension du soulèvement. Ainsi, le témoignage d’Amadou (Heza Botto), exilé camerounais à Dakar après avoir lancé l’alerte sur le trafic du Kosso, bois de rose dont le commerce est très encadré, se tient un peu à part des autres : il dit quelque chose d’une responsabilité collective prise par un individu, alors que les autres témoignages se concentrent principalement sur le destin de la personne qui parle.

En faisant résonner des expériences aussi différentes, le spectacle rend-il perceptible une condition commune, ou tend-il à effacer les inégalités entre les contraintes auxquelles chacun·e cherche à échapper ?
L’hétérogénéité des récits crée parfois un déséquilibre dans la dimension politique du spectacle. Il y a eu bien des déplacements de la fonction éthique et politique du théâtre documentaire, dont la forme était initialement conçue pour faire entendre les voix des survivant·es de communautés décimées par la violence de la Shoah, du génocide des Tutsis au Rwanda, de la crise du sida et des expériences migratoires. Bientôt le jour hérite de cette évolution : il ne s’agit plus forcément de faire exister les vies des absent·es ou de se maintenir dans l’existence malgré le traumatisme, par la parole. L’urgence contenue dans le témoignage et la priorité accordée à la parole des moins entendu·es, des silencié·es, ne constituent pas ici les principes organisateurs du spectacle. L’effet en est un peu déroutant. Le récit d’Amadou, ou celui de M., victime des violentes émeutes interreligieuses en Inde en 1992 et en 2002, se retrouvent sur le même plan que celui de Roberta (Gaia Singer), une Italienne qui ne supporte plus de vivre en Italie et décide de s’installer ailleurs. Cette dernière exprime le caractère « bourgeois » de sa « crise existentielle », mais partir, se soulever, est pour elle aussi une question de survie. Sans nier le caractère profond du bouleversement intérieur pour chaque personnage, ces différences de nature dans l’expérience de la fuite sont parfois lissées par leur enchaînement.
Julie Bertin a d’ailleurs bien conscience qu’elle ne peut pas tout mélanger, puisqu’elle a choisi de mettre de côté les témoignages d’exil politique pour un prochain spectacle — même si certains récits de Bientôt le jour semblent déjà relever de cette catégorie. Reste alors la question de ce que produit leur rapprochement : en faisant résonner des expériences aussi différentes, le spectacle rend-il perceptible une condition commune, ou tend-il à effacer les inégalités entre les contraintes auxquelles chacun·e cherche à échapper ?
Se soulever ensemble ?
C’est dans l’intersection des thématiques, mais aussi dans la construction d’une temporalité à peu près commune, à l’aide d’un chapitrage, que les récits se tressent ensemble. L’écriture négocie avec leurs rythmes très différents pour construire des moments où le soulèvement devient partagé par plusieurs personnages à la fois — mais toujours chacun·e dans sa propre réalité. Les interactions au plateau sont des moments de passage de relais entre les récits, d’irruption soudaine d’une autre séquence dans laquelle la troupe se transforme, en équipage de compagnie aérienne par exemple, et agit ensemble. Dans leur diversité, les langues font collectif en ce qu’elles constituent, plus que du multilinguisme, une hétéroglossie partagée : tous·tes commencent en français, puis continuent dans une autre langue, la leur, celle qui rend le soulèvement dicible.

Le spectacle s’adresse à notre sentiment individuel d’impuissance, de sidération, en désignant son universalité tout en laissant dans l’ombre sa dimension profondément collective — ou plutôt, le fait que bien souvent, le soulèvement naît dans l’action collective.
L’entretien avec Julie Bertin sur la feuille de salle se termine par la question suivante : Bientôt le jour est-il une façon de renouer le dialogue entre destin individuel et avenir commun ? L’autrice-metteuse en scène évoque la nécessité pour chaque personne de prendre conscience de sa capacité individuelle à changer son monde, pour aller ensuite vers des soulèvements collectifs. Il me semble aussi que le spectacle s’adresse à notre sentiment individuel d’impuissance, de sidération, en désignant son universalité tout en laissant dans l’ombre sa dimension profondément collective — ou plutôt, le fait que bien souvent, le soulèvement naît dans l’action collective. Les tremblements intérieurs s’additionnent dans leur reconnaissance mutuelle, débordent et transforment les trajectoires de vie d’une manière bien moins atomisée que celle que Bientôt le jour nous propose. En ce moment même, les soulèvements collectifs dont Georges Didi-Huberman analyse les formes et les signes s’incarnent devant les lycées et dans les manifestations, dans une tentative — qu’on espère fructueuse — de transformer la vie quotidienne et les horizons d’une génération heurtée de plein fouet par les dégâts massifs du néolibéralisme.
La collision entre le spectacle et les événements en fait un moment de théâtre mémorable, puisqu’elle nous laisse avec une question, et pas des moindres : que peut le théâtre, aujourd’hui, pour les lycéen·nes ? Chacun·e s’en emparera comme iel veut.
Bientôt le jour
Conception, écriture et mise en scène – Julie Bertin / Le Birgit Ensemble
Dramaturgie – Guillaume Clayssen et Lucas Samain
Assistanat à la mise en scène – Jan Czul
Avec – Caroline Arrouas, Fareen Aslam, Heza Botto, Robin Causse, Morgane Nairaud, Loïc Riewer, Gaia Singer
Scénographie – James Brandily, assisté de Céane Jelsch
Réalisation des décors – Ateliers de construction de la Comédie de Caen – CDN
Lumières – Jérémie Papin, assisté de Théo Le Menthéour
Son – Lucas Lelièvre
Costumes – Pauline Kieffer
Chorégraphie – Lucía García Pullés
Conseil vidéo – Pierre Nouvel
Accompagnement vocal – Jeanne-Sarah Deledicq
Régie générale et plateau – Marco Benigno
Régie lumière – Théo Le Menthéour
Régie son – Lucas Lelièvre
Traductions – Nicole Aistleiner, Fareen Aslam, Heza Botto, Emanuela Pace, Adelaïde Pralon, Heinke Sabine Wagner, Flavia Turci
Administration et production – Manon Cardineau, Iris Cottu et Colin Pitrat
Diffusion – Florence Bourgeon, Les Indépendances
Du 30 septembre au 11 octobre au Théâtre Gérard Philipe – CDN de Saint-Denis.
Spectacle vu le 1er octobre 2026 au Théâtre Gérard Philipe – CDN de Saint-Denis.
Prochaines dates
15 – 17 octobre – MAC, Maison des Arts de Créteil
18 – 19 novembre – Le Grand R, scène nationale de La Roche-sur-Yon
6 – 8 janvier 2027 – Comédie de Caen, CDN de Normandie
8 janvier 2027 – La Passerelle, scène nationale de Gap
12 janvier 2027 – Le ZEF, scène nationale de Marseille
15 janvier 2027 – Théâtre+Cinéma, scène nationale de Narbonne
25 – 26 janvier 2027 – Le Bateau Feu, scène nationale de Dunkerque
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