L'hors-présence

L’hors-présence : ce vide qu’on ne veut pas voir

« Qu’est-ce qu’il y a à comprendre dans le spectacle d’une cancéreuse ? » interroge au cœur de la pièce Laure, le personnage principal de la nouvelle création Tiphaine Raffier, L’hors-présence, ou chimères du pays de Morsan, comme si à travers la bouche du personnage l’autrice et metteuse en scène nous l’adressait aussi, et se retournait la question à elle-même. L’hors-présence met en effet en scène, dans le village fictif et plein de superstitions de Morsan, les dernières semaines de Laure, une professeur de français atteinte d’un cancer en phase terminale, autour de laquelle sont réuni·es ses frères et sœur, auprès desquel·les elle a exprimé sa volonté d’euthanasie. Prenant moins pour objet la maladie que la fin de vie en elle-même, Tiphaine Raffier s’attaque à un sujet de société on ne peut plus actuel, puisque l’année 2026 fut marquée par le débat puis la promulgation de la loi relative au droit à l’aide à mourir (définitivement adoptée quelques jours après la première du spectacle au Festival d’Avignon), après une loi votée en mai sur l’égal accès aux soins palliatifs. Par le détour de la fiction, en plaçant ses personnages dans les circonstances où la loi peut s’appliquer, l’autrice décortique ses zones d’ombres, met à jour les difficultés matérielles, physiques, mentales, sociales et philosophiques de son application.

Accepter la mort

L'hors-présence, oiu chimères du pays de Morsan, de Tiphaine Raffier
© Christophe Raynaud de Lage

Dans le microcosme qu’est la maison de Laure, ses trois frères et sœurs, Soren et Suzanna les aînés (intenses Thomas Gonzalez et Catherine Mestoussis) et Simon, le benjamin mutique (touchant Adrien Rouyard), tous·tes pétris d’une angoisse qui déborde d’elleux et rend l’atmosphère suffocante, se débattent avec l’événement insondable qu’est l’agonie de leur sœur et sa demande d’euthanasie. Si l’accès à celle-ci est ouvert aux « personnes capables d’exprimer une volonté libre, éclairée et persistante, avec un discernement intact », comment s’assurer de ce discernement, de sa persistance ? Comment être sûrs que la Laure d’hier qui exprimait sa volonté clairement coïncide bien avec celle d’aujourd’hui, accablée par la détérioration de plus en plus avancée de ses facultés corporelles et cérébrales ? L’amour, une promesse faite à une proche, justifient-t-il de contourner la loi ? Pourra-t-on vraiment accomplir sans trembler ni fléchir le geste fatidique demandé ?

Au fil des jours qui passent, des scènes de repas, de soins au milieu de la nuit, de visites du neurologue et de l’infirmière, chaque détail est comme une étincelle prompte à mettre le feu aux poudres, à susciter le conflit entre les adelphes à fleur de peau. De surcroît, le cancer de Laure étant issu d’une mutation génétique, la possibilité de leur propre finitude met chacun·e d’elleux face à son propre rapport à l’existence : au besoin de savoir de Soren et Suzanna qui trahit leur désir de maîtrise, Simon, qui refuse le test génétique, oppose « le doute, l’embarras, le vertige de la vie et sa déroute », dans une posture qui ne tait qu’à demi-mot sa spiritualité : « La seule chose dont on peut être certain, c’est de sa propre impermanence. »

Souvent brillante par sa dramaturgie à la construction impeccable, son impressionnante densité, la richesse et la précision de son écriture, L’hors-présence ne met pas seulement en jeu les interrogations intimes et cas de conscience personnels – d’une manière que le théâtre sait si bien faire, sans prendre parti –, mais replace également avec pertinence la question de la mort sur le plan politique. En dénonçant le langage plein d’euphémismes et hypocrite du médecin et de l’infirmière rose bonbon (Thierry Paret et Paula Luna), où tout doit être « confortable », où l’on fait croire au malade qu’il·elle va « s’éteindre comme une petite bougie », la pièce révèle la nature parfois cache-misère des soins palliatifs, où la malade, privée d’autonomie, devient la prisonnière de sa propre agonie. Des soins palliatifs pensés dans notre monde capitaliste comme du développement personnel, dans des institutions qui font de la mort une affaire privée, cachée, invisibilisée au point de faire s’écrier Laure dans un élan de révolte : « Comment accepter ma mort dans une société qui repose sur la négation de l’expérience de cette mort ? »

L'hors-présence, ou chimères du pays de Morsan, de Tiphaine Raffier, au festival d'Avignon
© Christophe Raynaud de Lage

Art du vide, écueil du plein

Déjà énigme pour les autres personnages et pour nous, Laure devient une énigme pour elle-même, autant victime de sa maladie et de ses souffrances, que du regard et de l’assignation portés par son entourage – une déchéance physique et un désarroi existentiel incarnés de manière poignante par Edith Mérieau. L’extinction progressive de Laure devient un motif qui traverse toute la pièce, celui de l’absence (ce mot en creux qu’appelle le titre : « l’hors-présence »), le vide comme trace de ce qui se tenait là avant. Décliné partout dans le fond et la forme – de la collection de fossiles de Laure et ses trous de mémoire, à ces ouvertures dans les murs des maisons abandonnées que pratique Sharon (Teddy Chawa), un artiste en résidence dans le village, jusqu’à ces brèches dans le décor même de la pièce qui vident littéralement l’espace – il nous enjoint, voire nous commande, comme une nécessité politique et métaphysique, de le regarder en face, de ne plus détourner les yeux de ce qui meurt, ce qui disparaît ou a disparu, ou qui grince et résiste encore un peu.

Mais il y a dans L’hors-présence comme plusieurs pièces en une. Cette intéressante exploration des enjeux de l’euthanasie est en effet également une œuvre qui, à force de faire le témoignage de son intelligence, donne parfois le sentiment d’être trop parfaite, mise en scène avec efficacité et appuyant ses procédés littéraires dans un but de profondeur : une intertextualité soulignée, un symbolisme omniprésent et confus (Laure est une figure tantôt christique, tantôt mythologique) jusque dans les noms propres gros de sens (Laure/l’hors, Morsan/Mort-sans)… Voulant en outre justifier intra-diégétiquement – et c’est tout à son honneur – le dispositif vidéo qui surplombe la maison et nous permet de zoomer dans l’intimité de Laure à travers sa grande baie vitrée, Tiphaine Raffier agrège à son récit l’histoire de Silvia (Emma Bolcato), juge italienne en dépression suite à un drame personnel, qui décide sans véritable raison d’espionner sa voisine, allant jusqu’à cacher des micros dans la maison… Une intrigue parallèle paradoxalement à la fois trop importante et trop peu développée pour enrichir véritablement le propos de la pièce, sinon en déployant, à travers l’analogie du mythe d’Io et une méta-théâtralité appuyée, le thème du voyeurisme et de la surveillance, rendant ce questionnement malheureusement un peu superficiel par rapport au reste.

© Christophe Raynaud de Lage

Construite comme un thriller découpé au cordeau et à la musique inquiétante (compositions de Sylvain Jacques), à la lisière du réalisme et du fantastique, L’hors-présence se balance entre des intuitions géniales de mise en scène (une scène où la démonstration d’un geste de soin par l’infirmière prend des allures bizarrement érotiques, le décor qu’on éventre et qu’on évide, la métamorphose-disparition d’un corps devenu une enceinte grésillante…), qui témoignent que le savoir-faire théâtral de Tiphaine Raffier n’est plus à démontrer, et des maladresses, comme ce jeu d’acteur·ices un peu sur-dramatisé, faisant crier ses personnages à tout bout de champ, qui créé de la distance et de la gêne au lieu de l’émotion attendue, ou ces monologues finaux qui viennent remettre du plein et des mots alors que l’espace se creuse.

Ainsi, si L’hors-présence, ou Chimères du pays de Morsan est indéniablement une œuvre puissante et ambitieuse, qui a le mérite de creuser son propos et de déployer sur les plans artistiques, philosophiques et politiques son enjeu principal, elle fait paradoxalement montre, au long des 2h30 de sa durée, d’une densité qui déborde sans cesse, un trop-plein apparent qui ne laisse pas suffisamment la possibilité au vide, cette énigme de l’absence que la pièce voulait tant nous faire regarder, de se manifester dans sa pure et silencieuse étrangeté.

L'hors-présence, de Tiphaine Raffier
© Simon Gosselin

L’hors-présence, ou Chimères du pays de Morsan

Texte et mise en scène – Tiphaine Raffier
Avec – Emma Bolcato, Teddy Chawa, Thomas Gonzalez, Paula Luna, Édith Mérieau, Catherine Mestoussis, Thierry Paret, Adrien Rouyard
Avec la participation vidéo de – Hélène Raimbault et Patrick Harivel
Dramaturgie – Lucas Samain
Assistanat à la mise en scène – Mathilde Saillant
Scénographie – Hélène Jourdan
Lumière – Kelig Le Bars
Vidéo – Vincent Pinckaers
Son – Hugo Hamman
Musique – Sylvain Jacques
Costumes – Caroline Tavernier assistée de Paloma Donnini
Maquillage et perruques – Judith Scotto
Régie générale – Olivier Floury
Régie plateau – Nicolas Bignan et Pierre Frenkel
Régie vidéo – Nicolas Morgan
Cadreur – Raphaël Oriol
Régie son – Hugo Hamman
Régie lumière – Christophe Fougou
Régie maquillage et perruques – Emmanuelle Flisseau
Administration, production, diffusion et communication – Juliette Chambaud, Charlotte Pesle Beal, Elisa Seigneur-Guerrini, Max Beucher
Construction et ingénierie décor – Atelier du Nouveau Théâtre Besançon CDN

Spectacle vu le 7 juillet 2026 dans le cadre du Festival d’Avignon, et le 30 septembre 2026 au Théâtre Nanterre-Amandiers.

Du 23 septembre au 10 octobre au Théâtre Nanterre-Amandiers

Prochaines dates
14 octobre – L’Équinoxe, Scène nationale de Châteauroux
3 – 5 novembre – La Comédie de Saint-Étienne, CDN
17 – 18 novembre – La Comédie de Clermont, Scène nationale
25 – 26 novembre – La Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche
1 – 5 décembre – Théâtre National Populaire, Villeurbanne
8 – 10 décembre – Nouveau Théâtre Besançon, CDN
7 – 14 janvier 2027 – Théâtre du Nord – CDN Lille / Tourcoing
27 – 30 janvier 2027 – La Criée, Théâtre National de Marseille
3 – 12 février 2027 – Théâtre National de Strasbourg*
18 février 2027 – La Comète, Scène nationale de Châlons-en-Champagne
2 – 3 mars 2027 – Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne
8 – 9 mars 2027 – Le Parvis, Scène nationale Tarbes Pyrénées
13 – 19 mars 2027 – Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie
30 – 31 mars 2027 – La Coursive, Scène nationale La Rochelle
12 – 13 mai 2027 – Maison de la Culture d’Amiens
19 – 22 mai 2027- Théâtre National de Bretagne, Rennes

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