Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, la Maison de la Culture du Japon reprogrammait Okina, pièce de Maxime Kurvers créée en 2024. Dans cette performance entre le documentaire et le méta-théâtre, l’actrice Yuri Itabashi se confronte à l’interdiction pour les femmes d’interpréter « Okina », pièce sacrée du répertoire nō. En rejouant à sa manière, dans l’espace entre respect et transgression, et avec grande sensibilité, la pièce d’origine, elle invite à remonter à la source du théâtre, et propose une formidable réflexion sur la tradition et la transmission, le trivial et le sacré, et ce qui rend un art vivant.
Quand j’étais étudiant en art dramatique au conservatoire, il y a quelques années, l’un des exercices proposés par notre professeur se déroulait en trois temps : face à la classe, décrire un spectacle que nous avions vu dernièrement, puis raconter ce que ce spectacle nous avait fait ressentir, et enfin, seul·e ou avec l’aide de camarades que l’on briefait rapidement, recréer de mémoire une scène, un passage, un moment dudit spectacle. En plus d’encourager notre regard critique de spectateur·ice, l’exercice nous incitait à aller chercher le théâtre là où il se trouvait. Un tel dispositif faisait le pari que, comme en littérature, c’était par l’imitation, la répétition, l’assimilation des œuvres d’autrui que nous développerions notre propre langage théâtral. En recréant, sans préparation et sans rien, quelques minutes qui nous avaient marqué·es de telle ou telle pièce, s’opérait un étrange phénomène, où émergeaient des moments de théâtralité pure, dont le seul but était de transmettre une impression du spectacle, telle que ressentie lors de sa réception. Et ce faisant, de nous mettre en jeu, en tant qu’élèves comédien·nes et metteur·ses en scène – se prendre au jeu, quelles que soient la notoriété ou l’expérience du créateur ou de la créatrice d’origine, en disant : nous aussi pouvons le faire.

Souillure et purification
J’ai retrouvé quelque chose de cet exercice dans le spectacle Okina de Maxime Kurvers, présenté à la Maison de la Culture du Japon à Paris, dans le cadre du Festival d’Automne. La pièce, créée en 2024, met en scène la comédienne Yuri Itabashi, actrice de théâtre contemporain japonais rencontrée par Maxime Kurvers à l’occasion d’une pièce de Toshiki Okada. Dans un dispositif simple, proche de celui du témoignage documentaire, elle interroge, à l’opposé de sa pratique, la tradition théâtrale du nō, et spécifiquement Okina, seule pièce de ce répertoire dont l’interprétation est interdite aux femmes. Face à cette interdiction et donc l’impossibilité de sa représentation ici et maintenant, il s’agira alors à la fois, pour le metteur en scène et la comédienne, de tenter d’en expliquer les raisons socio-culturelles, et de reproduire, à leur manière, cette œuvre unique. C’est pourquoi, tout en nous parlant, Yuri Itabashi s’attache à installer, sur la scène de la MCJP, une version simplifiée, symbolisée, signifiée par quelques accessoires, d’une vraie scène de nō.
La pièce prend une autre dimension : loin de s’en tenir à cette forme de conférence documentaire, elle décide de se confronter à la sacralité de son objet sur le mode à la fois de la subversion, de la transgression, et de la répétition.
La source de l’interdiction faite aux femmes de jouer Okina se trouve ainsi dans sa nature « rituelle », religieuse : pièce à part dans le répertoire traditionnel, car constituée uniquement de danses, sans structure narrative, les deux personnages qu’elle convoque, Okina et Samba-sô, sont des kami, des divinités shinto. C’est cette nature qui nécessite de se prémunir du kegare – concept d’impureté, de souillure, tabou ancré dans les coutumes de la société japonaise, à laisser à la porte des temples et cérémonies, et associé aussi bien à la mort (on doit se purifier en revenant de funérailles) qu’aux femmes, notamment en période de menstruation. L’obligation absolue de se garder du kegare exige ainsi, explique Yuri Itabashi, un long et précis rituel de purification dans la préparation de l’acteur avant d’entrer en scène, pour « un corps pur et une âme pudique ». Puis, elle révèle aux yeux de tous·tes, les deux masques sacrés.
Réactualiser la forme

C’est à partir de ce moment-là que la pièce prend une autre dimension : loin de s’en tenir à cette forme de conférence documentaire, elle décide de se confronter à l’interdiction, au tabou, à la sacralité même de son objet, sur le mode à la fois de la subversion, de la transgression, et de la répétition. Toucher les masques, les porter, rejouer le processus de purification, à plus forte raison en tant que femme : tous ces gestes prennent, après la clarification du contexte culturel, la gravité inhérente à leur signification – la transgression d’un tabou, d’une superstition. Cependant, le spectacle ne cesse jamais de dédramatiser ce geste, en associant le trivial au sacré. Comme le ferait un·e élève de conservatoire, Yuri Itabashi reproduit Okina avec les moyens du bord, s’assemblant un costume avec des habits de grandes enseignes de prêt-à-porter, et accomplissant son rituel avec des accessoires ordinaires disposés à vue. Pourtant, rien dans ce jeu ne tourne en dérision la forme traditionnelle, car les actions qu’accomplit Yuri demeurent empreintes d’un respect pour les codes du nō, tandis que son incarnation honnête et la simplicité de son adresse directe contribuent à proposer une expérience particulièrement sensible qui nous inclut dans son cheminement.
La forme théâtrale, devenue figée au fil des siècles et de la tradition, ici épurée, est réactualisée dans un geste simple et universel : « Voilà, ça, c’était Okina. »
Prenant alors l’aspect d’une performance méta-théâtrale, où Yuri reproduit les gestes tout en les racontant, et s’attache à faire exister à nos yeux ce qui est invisible, Okina semble remonter à la source du théâtre. Yuri siffle pour remplacer la musique, et, alors qu’elle n’est pas une actrice de nō, refait fidèlement les gestes des danses – avec cœur et intention. La forme théâtrale, devenue figée au fil des siècles et de la tradition, ici épurée, est réactualisée dans un geste simple et universel : « Voilà, ça, c’était Okina. ». La source du jeu théâtral, c’est-à-dire le plaisir simple de rejouer quelque chose que l’on a vu, rejoint ici la source du théâtre en tant qu’art : car Okina est une pièce-rituel, ancrée dans une culture agraire ancestrale, où les danses sont des prières pour renouveler le monde, étouffer les calamités et les violences, pour stimuler la germination des graines et invoquer une récolte abondante. Arrivée à l’épilogue du spectacle, la parole de Yuri Itabashi revient à un récit personnel, et, après avoir reproduit les danses sacrées du nō, l’actrice finit par s’émanciper et se projeter dans un no du futur, fabriquant ses propres masques en carton ou en miroir, inventant ses propres danses au gré des musiques classiques ou populaires – « la danse de Yuri », expression personnelle pure, ressaisit l’entièreté du spectacle, pour renouer le théâtre avec son origine : un art animé, vivant, tissé de répétition, de subversion et d’invention, où l’on fait sans cesse du neuf avec du vieux. Et qui, par delà ses coutumes, appartient bien à tous et toutes.

Okina
Conception et mise en scène – Maxime Kurvers
Avec – Yuri Itabashi
Scénographie – Anne-Catherine Kunz, Maxime Kurvers
Costumes – Kyoko Fujitani
Lumière – Manon Lauriol
Toile peinte – Myrtille Pichon
Collaboration artistique – Camille Duquesne
Traducteur-interprète – Akihito Hirano
Écriture et dramaturgie – Maxime Kurvers et l’équipe
Vu le 25 septembre 2026 à la Maison de la Culture du Japon à Paris, dans le cadre du Festival d’Automne.
Prochaines dates
19 – 21 mai – TNBA, Bordeaux
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