Écorces, d'Alice Carré, au Théâtre de la cité internationale

Écorces, polar forestier : le bûcheron ne fait pas le bois

Signe de la réémergence du souci des milieux dans la pensée contemporaine, plusieurs spectacles se sont emparés ces dernières années de la question des forêts, dans une perspective écologique, tout en cherchant la bonne forme théâtrale pour l’aborder. Si Agathe Charnet ne nous avait pas franchement convaincus l’année dernière, avec sa comédie musicale Nous étions la forêt, Alice Carré choisit quant à elle pour s’emparer du sujet le genre du polar, en plaçant comme point de départ d’Écorces la disparition mystérieuse d’un agent de l’Office National des Forêts (ONF), sur fond de tensions autour de l’exploitation forestière et de l’industrie du bois en Haute-Loire. Le fil constitué par l’enquête que mène la gendarmerie nationale se double d’une intrigue parallèle, celle d’Alba, prof en collège et double fictionnel de l’autrice, qui hérite à la mort de son père, médecin respecté du coin, d’une dizaine d’hectares de forêts. Cet étrange placement dont elle ignore la raison la mène, d’indices en indices telle une chasse au trésor, sur la trace à la fois d’une généalogie à débroussailler et de militant·es en lutte contre les coupes rases.

Un polar économico-politique

Du polar, on retrouve dans Écorces les nombreux tropes du genre. Celui-ci donne à la pièce une dramaturgie très cinématographique, avec un montage alterné de scènes familières (investigation de terrain, interrogatoires, filatures…), dans une dynamique qui entraîne le récit vers l’avant sans s’attarder dans ses situations. Mais également d’inspiration littéraire, une narratrice accompagnant l’action avec des textes qui participent de la construction de la tension dramatique. Cette tension s’ancre dans de véritables débats sociaux et politiques – à ce titre, Ecorces est un vrai polar économique et industriel, où les responsables climat de grosses boîtes et les dirigeants de start-ups aux dents longues sont autant de figures suspectes. L’enquête y est menée par Marel et Penod, duo comique de gendarmes, lequel apporte au spectacle un côté décalé qui lorgne gentiment du côté de ses inspirations assumées, Fargo et Twin Peaks.

La forme de l’enquête policière sert à merveille l’ambition documentaire de la pièce, puisque nous découvrons en même temps que les personnages toute la complexité des enjeux. De l’ONF transformée en gestionnaire soumise aux logiques marchandes, aux ouvriers-abatteurs « esclaves de leurs machines » achetées à prix d’or, en passant par le greenwashing sans scrupule et néo-colonial des entrepreneurs et les actions désespérées de militants écologistes devenus « éco-terroristes » dans la bouche des forces de l’ordre : la pièce peint le tableau inquiétant de l’état des forêts et de leur gestion en France, sur un territoire (le Livradois-Forez) terriblement dépendant de celle-ci, sa principale source d’emplois et d’attractivité.

Écorces, d'Alice Carré
© Pauline Le Goff

Un suspect végétal

Au cœur de cette peinture apparaît le véritable suspect de ce film policier, qui n’est pas un humain, mais bien un arbre : le pin Douglas, dont la pièce, dans une séquence onirique et fantastique, retrace l’histoire. Pin « colon », importé des forêts du territoire nord-américain, il constitue surtout une matière première, envoyée en Chine pour être transformée en meubles de mauvaise qualité. Sous prétexte de compensation carbone ou d’adaptation au changement climatique, il justifie l’abattage d’essences autochtones (chênes centenaires, hêtres,…), tout en servant des intérêts économiques bien réels. Ces pinèdes de reboisement n’ont de forêt que le nom, alors que les authentiques forêts primaires et leur extraordinaire écosystème ont aujourd’hui quasiment disparu du continent européen. Réussissant à intégrer toute cette matière à sa double-intrigue avec souplesse, Écorces s’attache ainsi bien plus aux aspects documentaires que personnels de son enquête, à raison passionnants, quoique touffus.

Si l’on regrette alors le côté un tantinet cliché de certaines situations, l’absence de profondeur psychologique des personnages (y compris, paradoxalement, du personnage d’Alba lancée dans une quête généalogique qui manque de substance), et une mise en scène un peu sage, on doit reconnaître la qualité d’un spectacle qui réussit tant bien que mal à témoigner de l’enchevêtrement d’enjeux politiques, écologiques, économique et sociaux, et à nous guider dans cette forêt de controverses et de luttes. Enfin on retiendra également certaines propositions scéniques particulièrement réussies, de l’accompagnement musical et création d’ambiance en direct par l’incroyable Lymia Vitte, qui joue également la narratrice, à l’utilisation de surfaces de projections en tulle pour faire apparaître cartes et sous-bois que les personnages arpentent en transparence. En attendant d’arpenter les vraies sentes dans une version en plein-air qui sera créée en mai prochain à Évreux.

Écorces, d'Alice Carré
@ Mathilde Delahaye

Avec Écorces, et dans la continuité de son travail avec la compagnie Nova notamment, Alice Carré affirme ainsi un théâtre dont l’ambition documentaire se double d’une exigence d’accessibilité, et qui, malgré les maladresses, parvient à nous transmettre l’urgence et la nécessité de reprendre collectivement en main la question des forêts, énième exemple d’un choix politique à la croisée des chemins entre le capitalisme extractiviste et la subsistance des vivants. On pourra déplorer que ceux-ci, à l’exception des humains, demeurent malheureusement assez absents d’un spectacle très anthropocentré – pour raconter la forêt dans toute son intrication végétale et animale, le théâtre français contemporain cherche encore la formule.

Écorces, polar forestier

texte et mise en scène – Alice Carré
avec – Yacine Aït Benhassi, Manon Combes, Paul Delbreil, Marie Demesy, Josué Ndofusu et Lymia Vitte
collaboration à la mise en scène – Pierre-Angelo Zavaglia
composition musicale – Benjamin James Troll et Lymia Vitte
scénographie – Caroline Frachet
lumière et régie générale – Madeleine Campa
régisseurs – Justin Gaudry et Clément Macoin en alternance.
costumes – Anaïs Heureaux
vidéo – Victor Lepage
complicité dramaturgique – Claire Barrabès
stagiaire – Rose Etienne
production – Ondine Buvat et Véronique Felenbok
diffusion – Chloé Cassaing
conseil Forestier – Association Recrue d’essences (63)

Au Théâtre de la Cité Internationale (Paris), du 12 au 24 janvier.

Prochaines dates
30 mai – Forêt d’Évreux, avec Le Tangram, Scène nationale d’Évreux (forme en plein air)
Mai – Les Gémeaux, Scène nationale de Sceaux (forme en plein air)
4 au 25 juillet – 11 • Avignon, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
1-4 décembre – La Comédie de Saint-Étienne, CDN

Pour aller plus loin
L’ONF, un service public qu’on abat ? (France Culture)
« Białowieża » : une forêt à voyager dans la nuit des temps (France Inter)

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