Au Théâtre du Train Bleu, Jeanne Lazar et Timothée Lerolle, font de la passion amoureuse le cœur de Garçon Fièvre, une proposition intime et délicate où se mêlent le tableau d’une époque – la scène gay du Paris des années 80 et 90 –, et une réflexion passionnante sur les relations amoureuses.
Parole rapportée, présences doubles
Jeanne et Timothée sont amoureux. Ils sont un couple, depuis 8 ans. Sur le plateau de la salle 1 du Train bleu, ils nous attendent, étendus sur le sol, lovés l’un contre l’autre, torses nus – une posture d’attente, une image d’intimité reposante, calme. Garçon Fièvre n’est pas l’histoire de leur amour. Ce que nous dit un texte projeté sur le mur du fond : Jeanne et Timothée ont un couple d’amis, homosexuels, Tim et Philippe. Ces deux-là sont mariés, ensemble depuis 28 ans, et heureux en amour. « Comment fait-on pour aimer si longtemps ? » se demandent Jeanne et Timothée ? À l’occasion d’un dîner chez eux, ils prient Tim de leur raconter l’histoire de ses passions amoureuses : c’est ce récit qu’ils nous rapportent.
Timothée conserve les formulations, les inflexions et les hésitations du discours du son ami mais c’est bien lui, Timothée, que nous entendons et voyons, et qui jamais ne s’efface derrière l’image de Tim qu’il convoque.
La parole de Tim est principalement prise en charge par Timothée Lerolle – sa position est source d’interrogation entre les deux amants au plateau : est-ce que Timothée incarne, interprète, ou joue Tim ? Toute la délicatesse de ce spectacle se joue aussi dans ce questionnement métathéatral, qui ouvre un espace entre le corps de l’acteur et sa parole, où l’imagination peut s’engouffrer. La parole n’y est pas traitée comme un texte de théâtre traditionnel, mais comme un témoignage à transmettre. Ainsi, la présence est légèrement dédoublée : Timothée conserve les formulations, les inflexions et les hésitations du discours du Tim avec une précision qui témoigne d’une grande tendresse pour son ami et d’une volonté d’être fidèle à sa manière de dire, mais c’est bien lui, Timothée, que nous entendons et voyons, et qui jamais ne s’efface derrière l’image de Tim qu’il convoque. Et de fait, la présence du couple, sur scène, n’est pas anodine, nous y reviendrons.
Des Tuileries au Sida

Tim Madesclaire est un jeune gay du 6ème arrondissement de Paris au début des années 80 : l’histoire de ses passions, c’est aussi l’histoire d’une époque, d’une ère, d’une liberté presque totale, sexuelle et festive, que vient fracasser l’épidémie de sida. C’est l’histoire d’une communauté et de ses lieux mythiques – les bains, le jardin des Tuileries le Palace, la Loco… dans les années 80, puis L’Enfer, les Folies… dans les années 90 – et de son idiome propre – ghetto, out, etc. Tous ces lieux et ces mots sont convoqués par la projection d’un lexique compilé par l’écrivain et figure homosexuelle Guillaume Dustan, décédé en 2005, et dont l’ombre plane au-dessus du spectacle, puisqu’il était aussi l’ami de Tim et Philippe. Presque en conversation avec le récit de Tim, le lexique apporte à la fois une touche explicative pour celles et ceux qui ne seraient pas familier de l’univers homo de ces décennies, et une touche d’ironie (« Espèce = de pédé / Pédé = j’explique pas »), qui contraste avec la simplicité du discours rapporté.
Les passions amoureuses de Tim jalonnent donc sa vie et nous invitent dans cette époque mythifiée. À chacun de ses amours correspond un épisode de son parcours. Il y a d’abord Rolf, un Allemand rencontré aux Tuileries, avec lequel Tim « apprend tout de la condition de pédé ». Puis Chris, un Canadien rencontré dans une backroom : cette passion-là doit survivre aux 5000 kilomètres de distance, puis au Sida, qui frappe Chris, et donne au spectacle une tonalité tragique terrible. Tim se demande « comment prendre soin de l’autre ? » quand celui perd progressivement toute fonction corporelle, et confie son sentiment d’injustice et de culpabilité, son complexe du survivant doublé d’un complexe de Lazare (Tim, lui-même séropositif, survit comme par miracle à une extravagante liste de maladies). Avec la rencontre de Philippe, l’amour qui dure enfin.
Texture de la passion
Dans Garçon Fièvre, l’amour est désacralisé, positivement : on dépasse ses représentations qui enferment dans des rôles absurdes, pour aller explorer réellement la consistance, la texture, les mouvements de l’intimité relationnelle.
C’est par le retour rétrospectif sur cette relation que se dessine progressivement une carte de la passion amoureuse, de ce qu’elle signifie et de ce qu’elle implique vraiment. Avec une merveilleuse et belle simplicité, Tim, et avec lui Jeanne et Timothée, en partagent une vision moderne et lucide, où l’on assume que la passion, dévêtue de son romantisme abstrait, est un travail de soi autant qu’un travail de l’autre, qu’il n’y a pas de règles en amour, que le sexe n’est pas nécessairement important, qu’on peut avoir d’autres passions pour d’autres personnes en même temps… Bref, que « la passion, c’est pas tant passionnel, c’est passionnant. » Dans Garçon Fièvre, l’amour est désacralisé, positivement : on dépasse ses représentations qui enferment dans des rôles absurdes, pour aller explorer réellement la consistance, la texture, les mouvements de l’intimité relationnelle. Et qui circule d’un couple, celui de Tim et Philippe, absents à nos regards, à l’autre, celui qui se tient devant nous, Jeanne et Timothée.
Car là se logent la grande finesse et intelligence de ce spectacle : les réflexions de Tim, dont la parole est de plus en plus partagée entre Jeanne et Timothée, circulent d’un duo à l’autre, dans une double énonciation permanente, évoquant chez les acteur·ices des questionnements propres à leur relation. La fluidité de la parole est telle que discours rapporté et discours direct se mêlent sans aucune transition brusque, rendant l’écoute facile et fascinante. C’est bien parce que Jeanne et Timothée sont eux-même un couple, et non une fiction de couple, que le discours de Tim prend autant de force émotionnelle dans la pièce, sous-titrée « Projet domestique ». Sans jamais étaler leur propre histoire, Jeanne et Timothée nous invitent chez eux, au sens figuré de leur intimité et littéral de leur espace, puisqu’on y croisera notamment leur chat, Grokosto, invité de marque du spectacle.

Ouverture touchante et pudique, traversée d’une époque et d’un monde, réflexion lumineuse et tendre sur la passion, Garçon Fièvre brille par sa délicatesse d’écriture et de jeu, et par sa manière d’émouvoir sans brusquer. Un spectacle dans lequel chacun·e pourra se reconnaître, à voir en couple, en trouple, en amoureux·ses, avec ses ex, ses ami·es, amant·es, amireux·ses et amimant·es, ou bien seul·e mais en pensant à tous les êtres chers et aimés.
Garçon Fièvre
Entretien – Tim Madesclaire
Texte – « Pourquoi toi » de Philippe Joanny
Mise en scène – Jeanne Lazar
Conception – Jeanne Lazar et Timothée Lerolle
Avec – Jeanne Lazar, Timothée Lerolle, et Grokosto
Réalisation entretien, création sonore et vidéo – Timothée Lerolle
Regard extérieur – Martin Mendiharat
Crédit photo – Arthur Crestani
Production – Compagnie Il faut toujours finir ce qu’on a commencé
Au Théâtre du Train Bleu, les jours impairs, du 5 au 23 juillet, dans le cadre du Festival Off Avignon.
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