Au Parvis, nouvel espace du Théâtre du Train Bleu qui accueille entre autres les spectacles du Pavillon Île-de-France, Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi présentent Fouiller bercer pompier. Sous ce titre énigmatique se cache un spectacle en forme de répétition musicale, qui glisse vers le récit de soi et la réparation.
Réminiscences
Les deux artistes tissent ensemble tout ce qui se joue dans un air et dans l’espace ouvert par la musique.
Sur scène, on entre comme dans un studio de répétition. Olivier Debbasch, coaché par la pianiste Ariane Dumont-Lewi, répète le rôle de Caïn pour un opéra de Scarlatti, qui met en scène la lutte entre les deux frères ennemis de la Bible. On y parle de prosodie italienne, d’accents toniques, de conduite de phrase, de rires sardoniques, de souffle et du sens des tonalités : do majeur, l’espoir d’un apaisement ; la mineur, ça ne va pas bien se terminer ; do mineur, le doute. Les deux artistes tissent ensemble tout ce qui se joue dans un air et dans l’espace ouvert par la musique : comment nous la nourrissons de nos états d’âme, quelles images personnelles surgissent au détour d’un mot, quelle prière muette s’entrelace avec le chant, comment un rôle permet d’ouvrir un espace fictionnel où remettre en jeu des conflits non résolus, des larmes non pleurées. Pour le personnage d’Octave, joué/chanté par Olivier Debbasch, chaque mot italien vient rallumer des images lointaines, et s’intercalent dans la répétition des scènes familiales, des moments de violence à l’école catholique de garçons. Nous le comprenons vite, il sera surtout question de violence dans ces réminiscences incontrôlées, surgies de la musique comme la fumée d’un mauvais génie. Le trauma se fixe sur des symboles pour parler ; et ici, puisque nous sommes avec Abel et Caïn, il sera bien sûr question de lutte fratricide.

Abel et Caïn, Caïn et Abel
La pièce commence avec le premier air de Caïn, le germe du conflit. Abel et Caïn font chacun un feu avec leurs possessions pour plaire à Dieu, ce Dieu jaloux et vengeur de l’Ancien Testament qui exige tant de sacrifices de la part de ses fidèles. Abel brûle ses animaux, et le fumet monte diligemment jusqu’aux cieux ; mais le feu de Caïn n’est littéralement qu’un feu de paille. Ça commence comme ça, les histoires de violence, les histoires de famille : Caïn paumé dans la fumée de son feu de broussailles, moins beau que celui de son frère. Deux brasiers côte à côte, l’un qui plaît à Dieu et l’autre non. « Ton Caïn il est bien mignon mais il faut qu’on y croie un petit peu qu’il va commettre un crime à l’acte II », ironise Ariane Dumont-Lewi en tentant d’amener son poulain à trouver le Caïn en lui. Les deux frères sont les premiers enfants, les fils d’Adam et Eve, c’est le premier crime de l’humanité. « Le public paie pour voir ça ! », ajoute-t-elle, et c’est vrai qu’on aimerait toustes comprendre d’où vient le premier acte violent du monde, surtout quand il en vient à détruire un lien de sang. Il y a là-dedans une forme de curiosité étrange, morbide peut-être, à laquelle le spectacle répond sans répondre : au fond de la violence, il y a surtout du silence.
Comme on tue les parents, il faut tuer le frère.
Cette violence ne reposerait-elle que sur la différence, alors ? Mon feu est moins beau que le tien, il est plus faible, il est minable, il m’exaspère. Tout cela se tisse admirablement dans la dramaturgie du spectacle, puisque les rôles s’échangent sans cesse : qui est Caïn, qui est Abel ? Pour le personnage d’Octave, ce sont des années de souffrance qui remontent à chaque air de l’opéra, l’impuissance devant la violence aveugle d’un frère qui frappe sans raison, tous les jours, avant l’arrivée des parents. « Il attend le jour où je pourrai le mettre K.O. C’est ma faiblesse qui l’énerve », formule Octave avec une douceur terrible. Peut-être cette faiblesse énerve-t-elle le frère comme le misérable petit feu de broussailles énerve le Caïn biblique – ou serait-ce la peur de ne plus être Abel, le préféré de Dieu ? Et dans le processus d’apprentissage du rôle, il s’agit aussi pour Octave d’embrasser et de comprendre la violence de Caïn pour pouvoir l’incarner. Comme on tue les parents, il faut tuer le frère.
Réparer

Scarlatti n’est pas le seul adjuvant dans cette entreprise de réparation symbolique : dans des arrangements très bien ficelés, Ariane Dumont-Lewi mélange aux récitatifs vengeurs quelques bribes de La Petite Sirène de Disney, un « Partir là-bas » qui ressemble parfois à une prière et parfois à une prophétie auto-réalisatrice. Le petit Octave se chantait cette chanson dans sa tête pour survivre aux coups du frère, et c’est aussi par la natation à haut niveau qu’il a tenté de muscler et dompter ce corps dont la faiblesse générait la violence autour de lui, à la maison et en dehors. Nager, fuir, mais aussi chanter, puisque la sirène est aussi question de voix qu’on perd ou qu’on trouve. Dans un moment d’une rare intensité qui m’a fait trembler, Octave/Olivier quitte sa voix de baryton, avec laquelle il chantait les arias de Scarlatti depuis le début de cette fausse répétition, pour monter les marches vers une voix de contre-ténor que je soupçonnais un peu, cachée dans les harmoniques. Au velouté élégant de la voix grave viennent répondre des aigus qui percent le cœur, et qui se développent d’un coup magistralement. Octave n’est plus l’imposteur qu’il disait être à la première scène, et il peut dès lors assumer tous les rôles, naviguer d’Abel à Caïn. Ce combat éternel est un combat interne, puisque le frère se refuse à intervenir – même symboliquement – dans ce petit théâtre de l’inconscient. On y verra toute la famille, en avatars de personnages bibliques ou en moments intimes recomposés, mais le frère demeure le grand absent. Olivier Debbasch ne le jouera quasiment pas.
Face au silence et au mystère de la violence s’opposent les armes de la fiction, et d’un jeu de rôles symboliques.
Ce spectacle sensible et bien construit évite l’écueil d’utiliser la répétition musicale comme un simple prétexte pour un seul-en-scène ; le tissage entre musique, livret, souvenirs, conseils d’interprétation de la pianiste, performance et catharsis est d’une grande finesse, et n’abandonne pas le cadre de départ. Face au silence et au mystère de la violence, Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi opposent les armes de la fiction et d’un jeu de rôles symboliques. Le chant y semble la condition de possibilité pour parvenir à saisir le trauma, et à espérer, dans un recoin de do majeur, un moment d’accalmie.
Fouiller bercer pompier
Texte, mise en scène et interprétation – Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi
Regards extérieurs – Sophie Bricaire, Emeric Cheseaux et Naïma Perlot-Lhuillier
Scénographie – Mélissa Rouvinet
Costumes – Clément Desoutter
Création lumières – Billy Rambaud
Travail vocal – Élodie Fonnard
Réalisation masque – Jean Ritz
Production – Compagnie Près d’un lac
Spectacle à voir au Festival d’Avignon, Théâtre du Train Bleu – Parvis, à 14h05, jusqu’au 23 juillet.
Lire nos autres articles Festival d’Avignon.
