Ici commence la mer : ouvrir le dialogue

Conter le réel

Ici commence la mer est un voyage initiatique qui prend racine dans le conte. Nous découvrons l’héroïne, Gabrielle (interprétée par Sixtine Leroy), dans sa chambre d’enfant. Il y a peu de temps elle a perdu son ours en peluche, Joséphine, qui s’est fait emporter par les vagues. Bien décidée à le retrouver, elle prépare une expédition en mer. Elle se fabrique un bateau à partir de « trésors » : les objets trouvés sur la plage. Dans l’imaginaire de Gabrielle, le périple qu’elle s’apprête à vivre a des allures d’Odyssée d’Homère. Elle craint de rencontrer des octopus monstrueux, ou d’inhaler le parfum de fleurs magiques qui nous transforment en lapins. Son père (interprété par Julien Meynier, qui sera également le marionnettiste tout au long de la pièce) veut la raisonner. Il trouve sa réaction excessive et lui a même déjà racheté un autre ours en peluche pour remplacer Joséphine, qui n’est d’ailleurs même pas de la bonne couleur.

Gabrielle incomprise par les adultes, décide de s’élancer dans l’aventure et part en mer dans son bateau – un origami géant. Au fil de l’eau elle rencontre tour à tour un crabe esseulé, un banc de poissons vindicatifs et un albatros un peu mégalo. Chaque animal est une marionnette qui jaillit devant, derrière, au-dessus de la structure en bois où joue la comédienne. À chaque rencontre, Gabrielle discute avec les animaux, comme c’est le cas dans les contes. Ce qui varie cependant, c’est que les animaux ne sont pas tous enjoués de la rencontrer. Nous sommes assez loin de la princesse Disney qui en poussant la chansonnette se retrouve entourée de toute la faune de la forêt, ravie de lui prêter main forte dans des tâches ménagères. Ici, Gabrielle entend un discours parfois revanchard, agacé souvent accusateur. Les animaux ne sont pas tous en bon terme avec les humains et il n’est pas garanti qu’ils vont venir voler à leur rescousse en cas de besoin.

Le conte, réinventé, débute par un glossaire de créatures chimériques et finit dans une mer de déchets. Ici commence la mer souhaite sensibiliser les enfants à l’écologie, notamment sur les sujets de pollution et du recyclage. Le voyage de Gabrielle se termine dans un vortex de déchets, qui évoque le « continent de plastique », une grande zone d’ordures située dans le Pacifique Nord. Découvert en 1997, par un skipper américain, on estime aujourd’hui que ce vortex s’étend sur plus de 1,6 millions de km2, soit trois fois la surface de la France. L’image d’un océan de plastiques est très bien convoquée sur scène. En effet, lorsque Gabrielle arrive à destination, la bâche bleue située à l’avant-scène qui symbolisait la mer se déroule. Une fois dépliée, l’intérieur est entièrement recouvert d’ordures agglomérées entre elles. Gabrielle est complètement ensevelie de débris, ramas, bouteilles, sacs, contenants en plastique…

© Claire Hugonnet

Double regard

L’enjeu d’Ici commence la mer, et de toute œuvre jeune public qui met au plateau des sujets sérieux voire anxiogènes, est de sensibiliser sans effrayer. La comédienne et les marionnettes ne s’adressent pas directement aux enfants, en leur posant de fausses questions rhétoriques, comme c’est souvent le cas dans les écritures Jeune Public. Dans Ici commence la mer ,le quatrième mur reste en place. Ce qui est toujours plus inconfortable et risqué pour les enfants (ici à partir de 5 ans). Ils reçoivent la pièce sans pouvoir intervenir si l’histoire ne va pas dans le sens attendu, sans interagir directement avec l’œuvre. Ils écoutent, regardent et espèrent que les choses iront pour le mieux.

Ils rigolent aussi, même si la pièce parle de sujets graves, elle insère aussi des moments légers et ludiques. Le running gag du crabe qui a perdu sa femme et ses 12 500 bébés ne loupe jamais. Dès que le crabe se met à énumérer tous les prénoms de ses petits, les enfants dans la salle s’esclaffent et glousse joyeusemen.T
Parfois, ils ont peur. Ils sont saisis d’une inquiétude non feinte devant le personnage du Recycleur 1990, qui tel WALL-E est missionné de nettoyer le vortex de déchets. Une mission solitaire et impossible à accomplir. La créature à taille humaine, faite de cartons, tuyaux et autres bricoles, les impressionne beaucoup. Elle ne parle pas, est-elle un allié ? Et puis surtout, ils ne sont pas dupes, lorsque l’albatros se demande ce que peut bien être la peinture noire qui embourbe ses ailes, on entend des petites voix crier fièrement « c’est du pétrole! »

Comme toujours dans les Jeunes Publics, s’entremêlent deux regards : celui des enfants et celui des parents, accompagnateur·ices, adultes de la salle. Lorsque se déroule la mer de déchets qui engloutit la scène, les enfants sont impressionnés, les adultes, eux, sont minés. Voilà donc aujourd’hui le monde qu’on présente à nos enfants. La pièce en soi demande du courage. Courageux les artistes qui doivent trouver le juste discours pour plaire et instruire. Courageux les adultes qui montrent la réalité aux enfants. Courageux les enfants qui regardent l’avenir pour ce qu’il est vraiment. La pièce nous fait naviguer dans ces eaux troubles, où l’on souhaite sensibiliser sans faire éclater la bulle d’innocence de l’enfance, mais sans non plus fantasmer, minimiser ou leur mentir sur la réalité du monde.

© Claire Hugonnet

Un spectacle complet

Le spectacle se termine non pas comme dans les contes par le traditionnel : « fin », mais un, bien plus à propos : « à suivre ». La suite, la compagnie la prend en charge en proposant des ateliers de médiation pour parler de théâtre, d’écriture et de recyclage. L’enjeu est d’ouvrir sur des chantiers d’actions que la pièce sous-entend. En effet, à la fin du spectacle, Gabrielle finit par laisser son ours en peluche retrouvé au Recycleur 1990 et promet de revenir avec des adultes et des solutions.

La solution proposée face à cette mer de déchets est le recyclage. La compagnie Les Entiché·e·s est cohérente dans sa démarche puisque les objets et matériaux utilisés pour la création des costumes, accessoires et marionnettes sont des objets provenant de la recyclerie, Le Parchemin, basée à Limoux (Aude). Face à l’immensité du problème on sent que cette part du colibri peut avoir ses limites, mais dans un conte contemporain pour les 5-10 ans, c’est une solution concrète et tangible. La compagnie Les Entiché·e·s parvient à explorer une problématique écologique sans tomber dans un conte naïf et dépassé, en donnant des clés de lecture aux enfants et l’idée qu’au-delà de la compréhension, l’action est aujourd’hui de mise. La pièce, contrairement au début où le père ne comprend pas les problématiques de sa fille, met d’accord des générations sur le besoin d’agir ensemble. Elle ouvre un dialogue, sans fuir la peur qu’il peut générer, mais en faisant confiance aux enfants et aux adultes.

Ici commence la mer est un conte moderne, lucide et militant. La pièce sensibilise et dessine les prémisses d’un lien entre connaissance et action. Le spectacle ne tombe pas pour autant dans une écologie punitive où on chargerait trop lourd les épaules des enfants d’actions citoyennes. Ici commence la mer ouvre la porte aux questions, sans tomber dans l’illusion que les enfants ne sont pas déjà traversés par des réflexions sur le dérèglement climatique – surtout quand il est si spectaculaire comme c’est malheureusement le cas ces derniers jours. La pièce parle à hauteur d’enfant avec tout ce qui les caractérise : du jeu, de la curiosité et de l’intelligence.

© Claire Hugonnet

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