Pépée, une histoire sans chute, de Josépha Sini et Laurène Hurst, au Théâtre des Doms

Pépée, une histoire sans chute : la mère, le vin, la vie

L’humour pour garder la face

« Ma mère était alcoolique, et elle en est morte. » Une paire santiags rouge trône en arrière-scène pour toute scénographie, et Josépha Sini, debout face à nous, en combi noire et baskets, ne manie pas les euphémismes. Cette phrase d’introduction désarmante de franchise annonce la couleur : nous ne verserons pas dans le pathos, et, toute tragique qu’elle puisse être, la fin-chute est effectivement évacuée, ainsi que l’annonce le titre du spectacle, comme un non-événement. Le récit sera celui de l’enfance de Josépha, une enfance qui se voudrait ordinaire mais qui doit se coltiner une mère à l’ivresse permanente : « D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vu ma mère pétée. », dit Josépha, mêlant les registres littéraire et populaire comme signe annonciateur de sa vie chaotique. Et le ton en sera, pour éviter toute méprise, celui de l’humour – car l’actrice, qui adore elle-même rire, est terriblement drôle. Pépée, une histoire sans chute commence comme une comédie, une chronique d’enfance à Liège haute en couleur, que Josépha Sini mène avec un brio humoristique extraordinaire, nous faisant vivre des situations tantôt ordinaires, tantôt rocambolesques, avec une intensité rarement vue ailleurs, croquant une galerie de personnage secondaires hilarants, et ne nous perdant jamais grâce à un sens du rythme brillant. Il faut le dire d’emblée : en dépit de son sujet grave, Pépee est un spectacle assez désopilant, et Josépha Sini une comédienne formidablement géniale.

Si l’histoire débute par des anecdotes amusantes, ces petites particularités qui pourraient appartenir à toute famille et qu’on se raconte en rigolant encore des années après – comme celle de chanter « Ah que c’est bon, de chier dans l’eau » en guise de berceuse quotidienne à sa fille – la condition de Pépée se rappelle bien vite à nous : « À six grammes douze, tout le monde a l’oreille absolue. » Ainsi, toujours sur le ton de la blague, Josépha révèle néanmoins la couleur qui teinte tous ses souvenirs d’enfance, celle du vin rouge à toute heure et des cubis du supermarché. Petit à petit en effet, les premières anecdotes laissent place à des souvenirs de plus en plus terribles, dans lesquels se font jour l’irresponsabilité d’un parent victime de l’addiction et le délaissement total dans lequel elle laisse son enfant, qui à chaque âge (6 ans, 8 ans, 12 ans…) se voit sommée de prendre en charge sa propre mère (qui s’endort au feu rouge et se gare au milieu de l’avenue), de la cacher à ses professeurs et ses amis·es (quand elle vient la chercher bourrée et chancelante à l’école ou à la piscine), de mentir et de faire des blagues pour dissimuler une réalité honteuse… La petite Josépha grandit dans ce paradoxe qui est celui des enfants de parents incapacités : elle-même à la fois très vite mature et responsable, pour gérer les situations de crise, mais pleine de lacunes de ce que serait une enfance « normale » – à 12 ans, toujours personne ne lui a appris à nager ou faire du vélo…

Dans ce cadre, le caractère comique de Josépha Sini, qui n’en finit pas de nous éblouir de ses mimiques, de son intensité, de ses voix, de son accent liégeois, prend l’aspect d’un mécanisme de défense, d’une mise à distance salvatrice et cathartique peut-être héritée de l’enfance elle-même, et qui vient camoufler derrière cette façade théâtrale des situations violentes. Toutes les personnes dans la salle qui ont connu une telle enfance savent que ces situations dont on rit aujourd’hui ne sont rien de moins en réalité que des expériences traumatiques à l’impact durable. Et si Josépha Sini semble les avoir transmuées en un moteur dramatique puissant, notre rire parfois se tait face à cette réalisation.

Pépée, une histoire sans chute, de Josépha Sini et Laurène Hurst, au Théâtre des Doms

La ballade de Pépée aux santiags rouges

Mais Pépée, une histoire sans chute, ne peut se résumer ni à son humour formidable, ni à cette chronique d’enfance chaotique – le spectacle est aussi, et peut-être de plus en plus, un portrait en forme d’hommage filial d’une figure féminine trouble, complexe, et forte. Pépée n’est pas juste une mère alcoolique, c’est aussi une grande avocate du barreau de Liège, réputée et crainte dans les couloirs du Palais de Justice où claquent ses santiags – et la personnalité publique vient percuter la personnalité privée, se superposer à elle dans la vision de la jeune Josépha qui se prend à rêver sa mère en héroïne adulée par tous les personnages de sa vie, dans un délire doux-amer d’adolescente. Pépée, c’est un caractère, une intransigeance, une forte tête, à la fois dure dans son éducation (quand elle éduque…) et prompte à dénoncer les hypocrisies de la société, mais aussi souvent incohérente et têtue. Le portrait que fait Josépha Sini de sa mère, quand bien même elle n’hésite pas à singer la démarche branlante, le visage enfumé et la diction approximative de ses moments d’ivresse, n’est jamais une caricature, et ne contient en lui aucun jugement moral. Au contraire, il dévoile peu à peu une bienveillance et un amour pour cette mère imparfaite et malade, mais, en un sens un peu étrange et contradictoire, aussi droite et indépendante : « On ne guide pas Pépée. », disait-elle toujours au moment de mener la danse avec sa fille, dans une scène aussi simple que bouleversante.

Car, pour toute la comédie que Josépha Sini performe à la perfection, elle finit par nous transpercer d’émotion au moment d’incarner cette danse où elle n’est plus Josépha, mais bien sa propre mère qui lui caresse les cheveux en tournant sur The Ballad of Lucy Jordan, de Marianne Faithfull – chanson d’une vie fracassée devenue symbole féministe, comme en miroir de la pièce. Dans cette scène, la seule silencieuse de tout le spectacle, se loge une tendresse infinie, tout ce que les mots ne peuvent pas exprimer d’une relation, qui, même intoxiquée, demeure matricielle. Quand nous retrouvons, en dernière partie, Josépha devenue jeune adulte, après la mort de Pépée, elle porte les santiags rouges et traîne son énorme valise en guise d’héritage – un héritage lourd et complexe, mais qu’elle célèbre avec joie et lucidité. Flamboyante, magnifique, et, il nous semble, heureuse, Josépha réhabilite sans naïveté mais avec fougue Pépée, dans toute son incohérence, source de son éclatante force : « La meilleure école, c’était quand même ma mère. » L’image de la mère se superpose à celle de la fille, Pépée vit dans sa fille, et nous remercions l’une et l’autre pour ces rires et ces larmes, ce morceau de bravoure wallonne au cœur de la fournaise avignonnaise.

Pépée, une histoire sans chute

Écriture – Josépha Sini et Laurène Hurst
Interprète – Josépha Sini
Mise en scène – Laurène Hurst
Regard extérieur – Axel De Booseré
Lumières et régie – Jean-Louis Bonmariage

Du 4 au 25 juillet au Théâtre des Doms, dans le cadre du Festival Off Avignon.

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