Après la censure espagnole, le texte de Paco Bezerra traduit par Clarice Plasteig, Je meurs de ne pas mourir (Les deux vies de Thérèse) et interprété par la flamboyante Estelle Meyer, se donne en ce moment au Théâtre de la Bastille : prière et rap, sexe, drogue et techno, bougies électriques et vierges fluorescentes, crop-top à paillettes et voile de pudeur, la mise en scène d’Aurélia Lüscher convoque toutes les facettes de Thérèse d’Avila, sainte, poétesse, DJ, dans un spectacle qui nous invite à vivre toutes nos vies possibles.
J’ai perdu mon corps
Après sa mort à Alba de Tormes en 1582, Thérèse d’Avila, religieuse espagnole, réformatrice de l’Ordre du Carmel, docteure de l’Église catholique, béatifiée, canonisée, mais aussi écrivaine, théoricienne, biographe, poétesse, après sa mort donc, Sainte Thérèse est inhumée, déterrée, dépecée et ses morceaux de corps éparpillés aux quatre coins de l’Europe : la Chrétienté se partage ses dix doigts, ses deux bras, ses deux pieds, ses deux yeux, son cœur, sa mâchoire… qui sont depuis cinq siècles et encore aujourd’hui vénérés comme des reliques. Mais ce que ne savent pas ces dévot·es venu·es se recueillir auprès de ces membres découpés et sanctifiés, c’est que ce ne sont plus des reliques mais des répliques : en effet, Thérèse est revenue d’entre les mort·es et a récupéré son corps. Elle a ressuscité et s’est elle-même ré-assemblée, elle qu’on avait si soigneusement exhumée puis découpée, puis ré-exhumée, puis re-découpée… Après sa mort à Alba de Tormes en 1582, Thérèse d’Avila renaît et revit en 2026 sur la scène du Théâtre de la Bastille, sous la plume de l’auteur espagnol Paco Bezerra, dans une traduction de Clarice Plasteig et une mise en scène d’Aurélia Lüscher, et enfin sous les traits d’Estelle Meyer.

Elle a des cheveux bruns jusqu’à la taille, une gueule de sorcière bénéfique, la voix éraillée et gouailleuse, tour à tour habillée de jean, de strass et de voiles vaporeux. Elle est une sainte et une putain, une morte et une vivante, une mystique et une stand-uppeuse, une rageuse et une rêveuse. Elle est venue vivre sa deuxième vie comme elle a vécu sa première : pleinement, jusqu’à la lie, ad libitum. Avec son corps recomposé, elle traversera les affres des nouvelles profanations, des nouvelles violences, des viols même qu’on lui infligera ; avec son âme retrouvée, elle subira les harcèlements, les encagements, les brimades, les incompréhensions. Parce que si elle est revenue, ça n’est pas pour survivre, mais pour vivre, être comblée par l’existence dans ce qu’elle a de violent et de beau, de cruel et de sidérant : ce soir Thérèse fait l’expérience complète et mystique de la vie sur terre.
Une Thérèse de chair, d’os et d’âme, une sainte et une putain tout à la fois, qui a le don d’élévation et celui de la vanne, qui a faim d’amour et de reconnaissance, traversée par des épiphanies et des montées d’acides.
Pour évoquer cette vie double de Thérèse, la mise en scène et la scénographie d’Aurélia Lüscher font appel à des lumières crues et veloutées, à des sons bruts et célestes, à des images crasses et divines, à des tableaux trash et stellaires. Estelle Meyer donne à cette figure adulée toute sa dimension spirituelle et charnelle, une sainte et une putain tout à la fois, qui a le don d’élévation et celui de la vanne, qui a faim d’amour et de reconnaissance, traversée par des épiphanies et des montées d’acides, une Thérèse de chair, d’os et d’âme. La musique de Deena Abdelwahed vient parfaire cette dramaturgie qui allie kitsch, délicatesse et colère poétique avec brio : le plateau du Théâtre de la Bastille se transforme en un espace et un temps de vie maximale pour la performance de l’actrice qui déploie toutes les facettes de Thérèse-Estelle dans un grand morceau de bravoure.

Pour que la musique soit — et la musique fut
Les forces de Je meurs de ne pas mourir résident en deux endroits : l’intensité d’interprétation d’Estelle Meyer que l’on avait découverte l’année passée dans Niquer la fatalité et qui continue son intriguant parcours aux Plateaux sauvages avec Poèmes à l’embrille mais aussi dans ce que le texte, frappé de censure en Espagne, ne cherche pas à toute force à faire de Thérèse d’Avila une figure féministe moderne. L’écriture de Paco Bezerra est intelligente : le monologue à la première personne est celui d’une mystique révoltée, d’une joyeuse convertie habitée par Dieu, toujours sur le fil entre la figure de la passionaria et de l’illuminée. Le dramaturge écrit cette double Thérèse dans un double fantasme lucide et juste : ce que l’on sait d’elle, et ce qu’il s’en projette, avec fièvre et passion mais aussi avec tendresse.
Elle est sa propre cause, son propre mouvement, elle est sa propre marche en avant, le corps rassemblé en un geste magique, le cœur bien raccroché dans sa chair entre terre et ciel.
Sainte Thérèse d’Avila, connue aussi sous le nom de Sainte Thérèse de Jésus, est la sainte patronne de l’Espagne ainsi que celle des écrivain·es espagnol·es : Bezerra se place sous sa protection en même temps que, par ce texte, il lui propose la sienne. Sainte Thérèse devient alors Thérèse, et plutôt deux fois, voire mille fois qu’une : c’est une sainte, une célibataire, une poétesse, une travailleuse du sexe, une morte-vivante, une lectrice, une comique, une actrice, une chanteuse, une DJ, une dealeuse, une clocharde, une folle, une sage. C’est l’histoire d’une femme, d’une marginale qui trace sa route, quoi qu’il en coûte, mais jamais elle n’est porte-étendard d’une cause ou d’un mouvement : elle est sa propre cause, son propre mouvement, elle est sa propre marche en avant, le corps rassemblé en un geste magique, le cœur bien raccroché dans sa chair entre terre et ciel, la voie ouverte par sa voix déployée. Thérèse est ancrée dans sa réalité : elle est pour l’abolition des privilèges, l’instruction pour tous·tes, la reconnaissance de ses paires. Elle croit en le pouvoir de la prière, de la méditation, de la poésie.
Surtout, elle sait qu’en chacun·e de nous il y a un château de diamant et la volonté de voyager, qu’au cœur de nos vies se logent le vœu d’être en sécurité et celui de se mettre en danger, que cohabitent un regard vers l’intérieur et un autre vers l’extérieur. Thérèse nous dit de faire coïncider les deux : se recueillir, et s’ouvrir ; se replier, et s’offrir ; entrer en soi, sortir de soi. Elle nous enjoint donc à ne plus avoir peur, parce que « la peur c’est le démon », à accueillir tout type d’expériences hors du corps (l’appel de Dieu, la lévitation, la consommation de champignons hallucinogènes ou encore d’acides, on a l’embarras du choix) et nous invite à rejoindre la danse du monde, une danse sous forme de transe, où chacun·e dans la foule trouvera sa lumière intérieure qui lui donnera le courage de poursuivre, de vivre et de mourir, et de pourquoi pas renaître de ses cendres.

Je meurs de ne pas mourir (Les deux vies de Thérèse) est un spectacle pour tous·tes : il parlera autant aux athées radicaux·ales qu’aux mystiques convaincu·es, aux amateur·ices de substances illicites qu’à celleux de poésie transcendantale, au public de stand-up qu’à celui de rave party. La figure de la sainte-putain est entière, rassembleuse et surtout pas très catholique : Thérèse devient toutes les femmes de sa vie, par choix, par magie, par amour, et donne très envie de marcher, de danser, de renaître à ses côtés.
Je meurs de ne pas mourir (Les deux vies de Thérèse)
Texte — Paco Bezerra
Traduction — Clarice Plasteig
Mise en scène & scénographie — Aurélia Lüscher
Interprétation — Estelle Meyer
Assistanat mise en scène — Marguerite de Hillerin
Stagiaire mise en scène — Manon Dupont-Heiser
Création lumière, régie générale & lumière — Julien Boizard
Régie & création son — Nicolas Hadot
Création musicale — Deena Abdelwahed
Scénographie & collaboration visuelle — Arnaud Louski-Pane
Création costumes — Léa Gadbois-Lamer
Collaboration visuelle corps & scénographie — Cécile Kretschmar assistée de Madeleine Davies
Conseil autour de Thérèse d’Avila — Agnès Mathieu-Daudé
Conseils magie — Claire Chastel / Yvonne III
Direction de production — Juliette Roels assistée de Laurine Aubry
Au Théâtre de la Bastille jusqu’au 30 septembre 2026.
Durée 1h30.
Lire l’article de Pleins Feux sur Niquer la fatalité de Yannaï Plettener.
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