Le Livre de K © Christophe Raynaud de Lage

Le Livre de K : que ma voix demeure

Simon Falguières et la Compagnie le K se produisent en ce moment au Théâtre Nanterre-Amandiers dans leur nouvelle création : Le Livre de K, un spectacle littéraire, dramatique, musical, poétique et crépusculaire, une grande œuvre tout à la fois chant du cygne et ode à la vie dans laquelle les personnages virevoltent, les histoires sont légions et la parole est reine. 

Univers en expansion

K se meurt, il est allongé sur son lit d’hôpital, il lui reste une semaine à vivre. Nous sommes lundi. Dimanche il sera mort. Tout au long de ces sept jours, il écrira son livre, Le Livre de K, continuera de l’imaginer, de le fantasmer, de l’incarner, coûte que coûte, jusqu’à son dernier souffle. C’est ça le dernier spectacle de Simon Falguières : le livre ouvert sur son histoire, le roman déployé en train de s’écrire, de se dire, de se vivre, la littérature qui se fait en direct, l’art qui s’incarne. Les personnages prennent vie sous la plume de l’écrivain, les dialoguent se nouent, les décors se dressent, les accessoires s’animent, l’histoire prend vie. 

© Christophe Raynaud de Lage

L’histoire, c’est celle de Frieda, la poétesse maltraitée, dont le mari a été arrêté par la police d’État, avant d’elle-même disparaître. C’est celle d’Olga, l’amie fidèle, qui dira les poèmes de Frieda pour faire vivre toujours la mémoire de son art. C’est celle de Sandor, le marin qui ne savait pas nager, qui tombe amoureux de Hannah, la résistante qui parle avec les mains, et de leurs enfants, Alma et Mathéo les jumeaux ennemis, et Esther, la discrète qui comble ses silences de notes de piano. C’est celle de l’Homme à un œil, le tyran du château qui fait régner la terreur sur ce pays. C’est celle d’Imre, le fou du Roi Lear, qui joue, joue, joue son rôle pour que la fiction rende la réalité plus vraie, plus belle. C’est celle de l’Ange, enfin, qui, tel Bruno Ganz dans Les Ailes du désir, veille sur tous et toutes, rend les rêves possibles, fait advenir le beau, le juste, le bon.

Le Livre de K est un livre d’histoires, un livre de contes, de ceux que les Ancien·nes se racontent à la veillée au coin du feu, que les parents racontent à leurs enfants au crépuscule du soir, que les rêveur·euses se racontent à elleux-mêmes autour d’un brasier fumant dans le cœur de la nuit. Des personnages en pagaille (il y a 11 acteur·ices sur scène, quel plaisir), des dialogues qui fusent, de l’action, du suspense, des péripéties, de la poésie, une écriture flamboyante et quotidienne tout à la fois, qui se recoupe, se balade, se réinvente constamment : le nouveau spectacle de la Compagnie le K, créé cette année dans le berceau de la troupe au Moulin de l’Hydre en Normandie, est un bijou pour celleux qui aiment le pouvoir de la fable. Quel délice de se laisser porter par la vague de l’histoire, par la force et la douceur des mots, le poème qui prend toute son ampleur, les univers qui se répondent et s’enrichissent les uns les autres, les uns des autres, où tout est écho, miroir, puits sans fond, où tout fait théâtre, où tout est vivant.

© Christophe Raynaud de Lage

La terre, l’eau, l’air, le feu

J’avais pu le constater lors de mon passage au Festival du Moulin de l’Hydre l’année dernière, mis en place par cette même Compagnie le K : Simon Falguières a à cœur de créer des objets théâtraux qui mêlent art dramatique, musique et danse, qui sont de grands poèmes brûlants d’amour, bref des spectacles qui célèbrent la vie. Tout et tous·tes y sont convoqué·es : Shakespeare et les naufrages, les ailes des anges et les yeux des borgnes, l’allemand et la Langue des Signes Française, Andrea Laszlo De Simone et un piano qui joue tout seul, Kakfa et le château, l’encre et les néons, les masques et les paillettes, le thé noir et la fumée de cigarette, la peur et la solitude, la haine et l’humour, la mort et l’amour. Et surtout, il y a dans Le Livre de K, tout ce qui permet la vie, et son chaos : la terre sous nos pieds, l’air qui s’engouffre dans la tente des comédien·nes, l’eau qui engloutit et se gèle, le feu qui incendie tout sur son passage. 

Tout est là, qui brûle et se dissout, qui ensevelit et se meut. Parce que, si K est au bord de sa fin, il a choisi de ne pas mourir : « J’ai décidé d’être vivant » rétorque-t-il à son amie venue le voir la veille de son décès. C’est aussi ce que nous rétorque la pièce, à nous, public : j’ai décidé de faire feu de tout bois, de ne pas me résigner à la morosité ambiante, de vivre malgré l’époque mortifère, de jouer malgré le sérieux, la tristesse et la haine. Le Livre de K et la Compagnie qui porte le même nom ont décidé de ne pas baisser les armes et de jouer avec les leurs : dans une actualité qui nous force à perdre espoir et à nous résigner, l’écriture de Simon Falguières nous enjoint à résister, comme si aujourd’hui était la croisée des chemins. La fin d’un monde et le début d’un autre. 

Tout disparaîtra, il est vrai, soyons lucides : après le fascisme et la peur, après la folie et la haine, la mer sera figée, la terre stérile, l’air pollué, et le feu ne servira plus qu’à brûler les livres. Alors que nous restera-t-il, demain, quand tout aura basculé ? Le Verbe. La Parole. Dire pour ne pas oublier, dire pour lutter, dire pour espérer, dire pour célébrer. Ne jamais s’arrêter de raconter des histoires, pour se retrouver le soir autour d’un feu réconfortant et de rêves fédérateurs. Ne jamais arrêter de croire en la puissance du conte, résister et se réjouir : Le Livre de K, nous avons lu tes lignes et entre elles, nous avons bu ton encre et entendu ta voix, nous avons reçu ton message. 

© Christophe Raynaud de Lage

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