Gaia Saitta adapte Elena Ferrante, la mystérieuse autrice à qui l’on doit la saga au succès international L’Amie prodigieuse. La dramaturge porte à la scène un autre des récits de l’écrivaine, plus ancien et moins connu : Les Jours de mon abandon. Plongée glaçante et bouleversante dans la dépression d’une femme quittée, la pièce, qui se donne en ce moment au Théâtre de la Ville — Les Abbesses, est un véritable morceau de bravoure pour Gaia Saitta, metteuse en scène et interprète, qui nous donne à voir, à entendre, à ressentir les mille facettes de l’arrachement, de la perte, de la peur, de la vie après la mort.
Les vies légères d’Olga, sa mère, sa grand-mère
Je vous écris depuis l’intérieur de la maison. Elle est en désordre. Il y a du café renversé, les assiettes ont glissé de la table, des bonbons Krema jonchent le lit, le téléphone est cassé, la télé est en boucle. Ça sent le vomi et la pisse, ça sent la mort. Cette maison c’est celle d’Olga, qui nous invite à y pénétrer, nous les spectatrices, à regarder le spectacle de sa vie depuis l’intérieur, à écouter son histoire depuis le dedans, l’intime, depuis les entrailles. Ça glougloute de partout, les bruits sont inquiétants, les lumières irréelles, l’atmosphère est tout à la fois aqueuse et fumante : Olga a été quittée. Laissée seule à la maison avec les enfants (Gianni et Ilaria) et la chienne (Vitesse) par un mari qui l’a quittée pour la nounou, Olga est à l’image de la maison, la maison est à l’image d’Olga : sans dessus dessous. Les cheveux ébouriffés, le rouge à lèvres qui a coulé, dans sa robe de mariée ou bien dénudée, elle erre, entre terreur et ivresse, complètement abrutie par la vie qui lui tombe dessus comme un marteau sur une enclume.

La mise en scène de Gaia Saitta est une mise à nu du texte d’Elena Ferrante : on voit les viscères malades se débattre avec la maladie. On voit l’abandon à l’œuvre : la tristesse, l’attente, l’ennui, l’espoir, l’effroi, l’angoisse, la rage, la violence. On voit la dépression, l’aliénation, la prison. Olga rôde en sa propre demeure, tour à tour victime consentante, amoureuse désespérée, mère violente et évadée de cellule. Elle est désagréable Olga, elle n’est pas sympathique sans forcément être antipathique, elle hurle, elle geint, elle change d’avis tout le temps, elle est débordée. Elle est gênante, gênante comme un caillou dans la chaussure : gênante parce qu’elle nous ressemble. C’est le point de départ, d’ancrage et d’arrivée de cette mise en scène : Gaia nous le dit, elle ne savait pas quoi faire d’Olga, elle ne lui plaisait pas, et pourtant elle était là, « dans sa gorge ». Olga avait besoin de parler, de s’exprimer à travers Gaia, parce qu’à travers elle(s) c’est leurs mères qui parlent, et leurs mères avant elle, et avant elles encore toutes les autres mères… Dans un troublant moment d’émotions contradictoires (la honte et la fierté, la peine et la joie), Gaia-Olga nous dit à quel point on se ressemble toutes et que toutes ensemble il faut lutter — un moment d’autant plus émouvant que la maman de Gaia Saitta était là, ce soir, dans la salle, « venue spécialement d’Italie. »
Une pièce comme un onguent, une pièce comme un miroir qui se brise.
Les Jours de mon abandon est une pièce pour soi, pour reconnaître le cloaque de nos vies, et une pièce pour celles que nous aimons, pour leur dire « je te crois, je comprends, ça n’est pas de ta faute, je suis là. » Une pièce comme un onguent, une pièce comme un miroir qui se brise, comme la voix de Gaia Saitta qui fait éclater toutes les émotions dans sa gorge, là où se loge la femme qui souffre, la femme qui se débat, la femme qui vit. Quand les coups de marteau ne suffisent plus à donner l’alerte, quand la mort a envahi la place sans grand scandale, quand on appelle à l’aide dans un téléphone cassé, quand on s’acharne à ouvrir une porte à jamais condamnée, alors on se rend compte qu’on a été dépossédée de la vie — la vie légère, la vie mouvante, la vie vivante. Il est plus que temps de la récupérer, voire de la construire en entier et surtout à notre image.

Sous la scène, la plage
Olga, Gianni et Ilaria nous invitent à déconstruire la maison : on enlève les objets, on déplace les meubles, on défait la structure. La crève se transforme en rêve, on ouvre un parasol, on étend les serviettes, on boit une limonade : on est dehors, et au loin on entend la mer. Tous·tes ensemble nous avons transformé l’agonie de la solitude en une fête paisible. Vous entendez le bruit des vagues ? Vous sentez l’iode mélangé au sable et à l’odeur de monoï ? Non ? C’est sûrement que vous n’avez pas assez secoué les barreaux de la cage. Gaia-Olga-Elena nous, vous le demande instamment : il faut vivre, et vivre sa vie propre. Sa vie détachée de celle de l’autre, des autres, du mari, de l’ex, des enfants, détachée de la maison, du ménage, de la beauté. Une vie entière à soi. Faire advenir la mer partout où nous allons. Plutôt que le lieu fermé, que la maison, choisir la mer surtout, la mer partout, la mer toujours.
Se laisser traverser par tant de passions et de troubles, et le montrer sans honte ni tremblement, faire ce don de soi que permet le théâtre, c’est se permettre à soi d’être vivante à plein, et à son public de l’être en retour.
Elle est longue la route jusqu’à la plage, elle est douloureuse, sinueuse, solitaire, cruelle. Les Jours de mon abandon est à l’image de ce cheminement : il y a des moments d’ennui, des longueurs, des lenteurs, des incompréhensions, des blancs, des maladresses. Ça se cassera la gueule, ça ne marchera pas, mais ça se relèvera toujours, ça finira par marcher parce que voir de si près l’émotion transfigurer Gaia Saitta, l’amour à l’œuvre sur son visage, et la haine, et le désespoir, c’est une réussite en soi. Se laisser traverser par tant de passions et de troubles, et le montrer sans honte ni tremblement, faire ce don de soi que permet le théâtre, c’est se permettre à soi d’être vivante à plein, et à son public de l’être en retour.
Je vous enjoins à faire théâtre avec la formidable équipe de créateur·ices du spectacle Les Jours de mon abandon : le texte, les lumières, les sons, les accessoires, les décors, la machinerie, les costumes, les étoiles au plafond et la cafetière qui bout, tout est invitation à vivre ensemble la grande aventure du théâtre. Montons donc sur scène, donnons la réplique, que les spectateur·ices se mêlent aux acteur·ices, installons-nous sur scène, investissons le plateau : le théâtre n’est jamais aussi vivant que quand il est partagé. Et la mise en scène des Jours de mon abandon proposée en ce moment par Gaia Saitta et tous·tes ses collaborateur·ices est un grand moment de partage : la dépression est partagée, mais aussi la cure, la colère qui porte, l’espoir qui fait vivre, et l’amour bien sûr.

Allons avec Olga, allons avec Gaia, allons avec Elena, sortons tous·tes ensemble de la maison maudite. Marchons main dans la main, serein·es, apaisé·es, sûr·es que si aujourd’hui l’heure est sombre, alors demain sera plein de lumière. Je vous écris depuis la terrasse, depuis le jardin, la vue sur la mer est imprenable, et le vent de la liberté souffle en grandes rafales.
Les Jours de mon abandon
D’après le roman d’Elena Ferrante
Concept, adaptation & mise en scène — Gaia Saitta
Collaboration artistique — Sarah Cuny, Mathieu Volpe & Jayson Batut
Texte & dramaturgie — Gaia Saitta & Mathieu VolpeAssistanat à la mise en scène — Sarah Cuny
Scénographie — Paola Villani
Création costumes — Frédérick Denis
Création musique & son — Ezequiel Menalled
Création lumières — Amélie Géhin
Création vidéo — Stefano Serra
Assistanat vidéo — Arthur Demaret
Avec — Jayson Batut, Mathilde Karam en alternance avec Flavie Dachy, Gaia Saitta & le chien Vitesse
Régie générale — Giuliana Rienzi
Régie son — Pawel Wnuczynski
Régie lumières — Corentin Christiaens
Régie vidéo — Ludovic Desclin
Régie plateau — Thomas Linthoudt
Mécanisation décor — Chris Vanneste
Coach & répétitrice enfants — Lola Chuniaud
Coach chien (travail mené dans le respect de l’animal) — Casting Tails & Tim Van Brussel
Stagiaires mise en scène — Tania Chirino & Paul Canfori
Stagiaire décor — Lou-Ann Bererd
Au Théâtre de la Ville — Les Abbesses (Paris) jusqu’au 31 mai 2026.
En italien (surtitré) & en français.
Durée 1h40.
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