Marie Stuart

Marie Stuart : Jeu de dames

Au Théâtre Gérard Philippe, j’ai retrouvé l’exigence sobre de Chloé Dabert. Après l’énorme choc de Rapt (lire notre article), elle embrasse cette fois un texte classique : Marie Stuart de Schiller. Le récit de l’affrontement entre la reine d’Écosse et sa rivale britannique a séduit le goût de la metteure en scène pour la fiction historique documentée – et nous voilà parti·es pour une grande fresque théâtrale de presque quatre heures, remuant les complots et les trahisons.

Drame de parole

Cela fait dix-huit ans que Marie Stuart est prisonnière du royaume d’Angleterre au moment où la pièce commence ; enfermée dans son cachot, elle n’a plus rien d’une reine, vêtue de noir, ses crépitants cheveux roux lâchés, écrivant fébrilement dans la pénombre des lettres pour tenter de sauver sa peau. Tout le contraire de sa rivale, Elisabeth Ière d’Angleterre, toujours montrée splendide et terrifiante, dans une succession de tenues grandioses. Marie est soupçonnée d’avoir participé au complot de Babington, qui visait à la mettre sur le trône en assassinant sa cousine Elisabeth. Pour cela, elle est menacée d’exécution, malgré ses protestations d’innocence répétées.

Comme dans une pièce classique, on ne verra rien, quasiment aucune mort ni aucune violence. Les choses nous sont rapportées et ont lieu dans l’ombre des coulisses. Mais ce à quoi nous assistons, c’est le spectacle du langage, et c’est par lui que le malheur arrive. Après un premier acte assez verbeux, qui sent un peu le procédé classique de scènes d’exposition, quelque chose se met à changer : avec l’arrivée d’Elisabeth, on entre dans le plein de l’action, et le langage qui se déroule devant nous – dans la très belle et dynamique nouvelle traduction de Sylvain Fort – devient performatif : il s’agit de convaincre la reine, de manipuler un conseiller, de retourner un complice, d’obtenir un document, de jouer double jeu, de trahir et d’amadouer, de retourner sa veste plusieurs fois pour sauver sa peau. Le jeu est redoutable et devient d’un coup passionnant. C’est d’ailleurs sur un acte de langage que repose toute l’intrigue de la pièce : Marie a été accusée d’avoir participé au complot d’assassinat, et c’est cette parole qui noue le conflit et la condamnation à mort.

Marie Stuart, de Chloé Dabert
© Marie Liebig

Où est le cachot ?

Chloé Dabert a choisi de placer ses comédien·nes dans un dispositif scénique très simple, conçu par Pierre Nouvel : une boîte qui s’ouvre ou ne s’ouvre pas. C’est un espace neutre et chirurgical, très géométrique, où se meuvent des figures en costumes du 16e siècle qui ont l’air de participer à une expérience – sociale, politique, un observatoire des lâchetés humaines. Le décor s’ouvre progressivement, mais la prison est toujours visible, même si elle semble s’être muée en salle du trône ou se relever parfois pour laisser place au jardin. Il ne faut pourtant pas se leurrer, la cage n’est pas loin : « Votre cachot s’est un peu agrandi, voilà tout »… Les prisons sont de multiple nature, et les femmes sont bien placées pour le savoir.

Marie Stuart, de Chloé Dabert
© Marie Liebig

Un humour discret parcourt tout le texte, surtout de la part des femmes, très conscientes de leur situation et de leur potentielle vulnérabilité, entourées comme elles le sont d’hommes aux motifs plus ou moins louables. L’enjeu est énoncé assez clairement par Elisabeth : ne pas devenir une épouse, ne pas se laisser guider sa conduite par les hommes, tenter de ne pas ressembler à l’image classique d’une femme et de ses qualités souvent tournés en défauts – ses conseillers reprochent souvent à Elisabeth sa prétendue empathie et sa douceur, qui la feraient paraître trop faible à l’égard de sa prisonnière. « Le souverain doit être dur mais mon cœur est tendre », se lamente-t-elle. Quant à Marie Stuart, c’est le démon incarné, une diablesse vicieuse et meurtrière qu’on accuse de fomenter contre la couronne anglaise et d’avoir séduit au passage tous les hommes des deux royaumes. La maman et la putain – on n’en sort pas. Mais Chloé Dabert nous propose une lecture de Schiller qui donne à ces deux femmes des reliefs moins caricaturaux : ni ange ni démon, ni vierge froide ni créature érotique, elles tentent juste de survivre à un monde masculin où elles n’auront jamais le dernier mot, et où elles seront toujours abandonnées ou violentées par ceux qui prétendent être de leur côté. « Ne suis-je née que pour inspirer la fureur ? »

Jeu d’échecs

Finalement, un constat cynique se fait jour au fur et à mesure que l’intrigue progresse et que l’engrenage se révèle : une femme n’est bonne que morte. On hait Marie vivante parce que dangereuse, mais on la vengera morte, une fois devenue la martyre des catholiques. On pardonnerait ses rigueurs à la Reine morte mais si elle vit, on lui reprochera d’avoir ordonné l’exécution de sa rivale. « Nous sommes partis de l’idée qu’il y a une reine de trop sur le plateau », explique Chloé Dabert. Constamment en train de lutter pour l’occupation de l’espace, la brève rencontre de ces deux femmes puissantes mettra le feu au brasier. Elles ne se sont jamais rencontrées dans la vraie vie : c’est Schiller qui imagine cette entrevue fracassante entre deux monstres sacrés, comme pour leur donner l’une à l’autre une adversaire à leur mesure, hors du cercle fermé de leur cour personnelle – qui se tient d’ailleurs bien à l’écart pendant ce moment de catch verbal. « La violence, affirme Marie Stuart, est ma seule sécurité ». Et chez une femme, la violence est toujours affreusement suspecte. Elle entoure Marie depuis le début, coupable d’avoir fait tuer son mari Lord Darnley avec l’aide de son amant et d’avoir ensuite épousé celui-ci, ce qui lui donne une petite aura de Clytemnestre. Il n’y a pas d’issue que la solitude ou la mort, dans ce monde rigoureux aux formes parfaites, quadrillé comme un fantôme d’échiquier.

Marie Stuart, de Chloé Dabert
© Marie Liebig

C’est un spectacle exigeant pour les spectateur·ices, dans lequel il faut accepter de rentrer, mais dont le rythme nous prend petit à petit, tout comme la fascination devant ces humains calculateurs. J’ai été passionnée de voir ces mécanismes s’imbriquer devant moi, portés par une distribution brillante avec qui on ne perd pas une miette de la poésie et de l’ironie du texte – mention spéciale à Océane Mozas, qui joue une Elisabeth très intelligente et ambivalente, et au génial Koen de Sutter en comte de Leicester, tout perclus de gêne, d’obséquiosité et de manipulations tortueuses. Le pari est réussi de faire entendre cette langue et voir cette dissection à vue de l’âme humaine, au gré des mensonges, des petits arrangements avec le réel, et de la culpabilité qui s’échange comme des arrêts de mort qu’on laisse traîner dans les mauvaises mains. Nul ne sort indemne de cette joute verbale – pas de victimes ou de coupables, il s’agit de sauver sa peau, et de garder le pouvoir. C’est implacable et férocement réjouissant.

Marie Stuart

De Friedrich von Schiller
Mise en scène – Chloé Dabert
Avec Bénédicte Cerutti, Brigitte Dedry, Jacques-Joël Delgado, Koen De Sutter, Sébastien Éveno, Cyril Gueï, Jan Hammenecker, Tarik Kariouh, Marie Moly, Océane Mozas, Makita Samba, Arthur Verret
Traduction – Sylvain Fort
Collaboration à la dramaturgie – Alexis Mullard
Scénographie – Pierre Nouvel
Lumière – Sébastien Michaud
Son – Lucas Lelièvre
Costumes – Marie La Rocca
Maquillage et coiffures – Cécile Kretschmar
Assistanat à la mise en scène – Virginie Ferrere
Assistanat aux maquillage et aux coiffures – Judith Scotto Le Massese
Coordination des cascades – Roberta Ionescu
Régie générale et assistanat à la scénographie – François Aubry dit Moustache
Construction du décor – Atelier du Nouveau Théâtre de Besançon
Réalisation de la toile peinte – Marine Dillard
Réalisation des costumes – Élise Beaufort, Albane Cheneau, Bruno Jouvet, Armelle Lucas (coupe dames), Jeanne-Laure Mulonniere, Anne Tesson (coupe homme)
Stagiaires aux costumes – Nadou Abot, Nele Velhan-Goemans

Au Théâtre Gérard-Philippe (St Denis) jusqu’au 29 janvier

Prochaines dates
3 au 7 février – Théâtre du Nord (Lille)
11 au 13 février – Comédie de Béthune
25 février au 4 mars – Théâtre National Populaire (Villeurbanne)
11 et 12 mars – Comédie de Valence
24 au 27 mars – Théâtre National de Bretagne (Rennes)
1er et 2 avril – la Comédie de Caen
8 et 9 avril – Pau
14 au 17 avril – ThéâtredelaCité (Toulouse)

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