Igor Mendjisky propose au Train Bleu un spectacle en forme de fausse émission radiophonique, tenu par une assemblée de masques. Entre débats sur l’art et prises de bec, il s’agit de défendre une vision démocratique de la critique d’art, entre sociologie et fiction.
Radio amateur
Les comédien·nes nous accueillent de dos sur scène, déjà masqué·es mais pas encore révélé·es à nous, cinq figures qui seront nos guides dans cette entreprise ambitieuse et réjouissante : créer une émission de radio tenue par des critiques non-professionnels. Une sorte de Masque et la Plume sur radio amateur, où l’on discute d’art, de littérature, de théâtre ou de cinéma. Ce n’est pas non plus du théâtre documentaire, une expérience sociologique en ordre ou le témoignage d’un projet réel mené sur un territoire rural. Igor Mendjisky et sa troupe revendiquent le parti de la fiction, le rêve d’une sorte d’utopie de critique où tout un chacun, depuis son endroit singulier – professeur à la retraite, étudiante, réparateur de vélos, restaurateur ou galeriste – affirme son goût, défend ses choix, argumente, s’emporte ou s’enthousiasme.
Nous sommes face à des types, une microsociété qui embrasse plusieurs catégories sociales.
Pour cela, Igor Mendjisky a fait le choix des masques, ce qui laisse peu de doutes : nous sommes face à des types, une microsociété qui embrasse plusieurs catégories sociales. Bien que ce choix ne puisse aller sans une accentuation des stéréotypes, il faut reconnaître à l’excellente équipe de comédien·nes une grande tendresse pour leur masque. Cette équipe hétéroclite m’a touchée, j’avais envie de croire à ce projet de faire une émission sérieuse de critique en partant de qui on est, de ce qui nous émeut ou nous met en colère – à l’instar d’Hugues, le réparateur de vélos, toujours très remonté contre les œuvres, de Mme Bovary à l’exposition sur le pop art. Mais la colère, c’est déjà un positionnement et une réaction, c’est quelque chose. L’étudiante le nomme très justement : c’est bizarre de ressentir un sentiment d’infériorité devant une œuvre d’art, alors que l’art devrait pourtant rassembler. Il y a de quoi se mettre en rogne.

Hiérarchie de la parole
« Moi ce qui m’intéresse c’est quand on partage nos doutes », affirme l’un des masques.
Le spectacle, pourtant, dérive assez rapidement de son sujet. J’étais venue justement pour entendre des propos différents sur l’art, un mélange de points de vue, un débat démocratique, une utopie d’espace de discussion où l’on s’écharperait sur des sujets « non essentiels », un soir après le travail, bénévolement, pour le plaisir, justement parce qu’on croit que ce sont des choses vitales et nécessaires. Mais peut-être à cause du jeu masqué, le spectacle se dirige assez vite vers des micro-intrigues personnelles : des querelles non résolues entre les participants, une histoire d’amour possible… Bien sûr, le charme de ce genre d’entreprise se situe aussi parfois dans ses digressions, et c’est aussi la force de l’art de nous déplacer et de nous toucher dans des espaces qui n’ont rien à voir, dans nos émotions, nos élans, nos rêves. Peut-être qu’il s’agit de voir comment l’art nous met en mouvement. Mais ce qui m’a considérablement gênée, c’était la place prise par le metteur en scène, Igor Mendjisky : présent pendant toute la pièce dans le dos des spectateur·ices, en surplomb, il dirige le spectacle comme un exercice de théâtre, redistribuant la parole, infantilisant certaines réactions, menaçant l’un des participants de le « sortir » s’il continue à s’énerver… Son rôle de modérateur m’a semblé tourner un peu trop vite au paternalisme, quand j’aurais préféré voir cette chouette bande intergénérationnelle s’auto-gérer jusqu’au bout, et embrasser les conflits comme les enthousiasmes et les moments de douceur.

« Séparer l’homme de la critique »
Il s’agit ici de renverser la perspective intello et bourgeoise des « grands critiques » du type Télérama / Masque et la Plume, pour affirmer au contraire une posture où chacun·e puisse se sentir légitime à chroniquer et donner son avis.
Le spectacle offre tout de même de beaux moments de réflexion sur la figure de critique et ses injustices, via le personnage de Jacquot, le restaurateur. Victime d’un avis incendiaire dans le Guide du Routard dont il peine à se relever, il dit être là pour comprendre et affûter son regard. A travers cette mésaventure, il invite pourtant à décaler la perception en sabrant la figure du critique tout-puissant – « c’est l’avis d’une seule personne mais il le donne à tout le monde ». Ce n’est pas sans rappeler les débats houleux soulevés en 2024 à Avignon par le spectacle d’Angelica Liddell, Daemon, qui débutait par une exposition crâne des lignes assassines écrites par quelques grandes figures de la critique contemporaine au sujet de son travail. A l’inverse, il s’agit ici de renverser la perspective intello et bourgeoise des « grands critiques » du type Télérama / Masque et la Plume, pour affirmer au contraire une posture où chacun·e puisse se sentir légitime à chroniquer et donner son avis, ce qui sur le papier me réjouit complètement. Car l’enjeu ne semble alors pas, à la différence de ce terrible critique culinaire du Guide du Routard, d’assassiner un homme et un projet, mais plutôt de s’entraîner à recevoir l’art et à s’en faire un avis ; non pas pour diriger celui des autres, mais plutôt pour s’interroger sur ce qui est provoqué en nous, que ce soit positif ou négatif. « Moi ce qui m’intéresse c’est quand on partage nos doutes », affirme l’un des masques. Douter ensemble (et aussi s’engueuler un peu), me semble une perspective très réjouissante pour faire société. Cependant, un positionnement parfois maladroit sur la place du rire dans la pièce, et une petite tendance classiste au sein du public du Train Bleu – un peu trop occupé à rire des personnages populaires – fait un peu grincer cette utopie, et le débat sur la critique m’a semblé demeurer un peu trop en surface. Le spectacle demeure malgré tout une proposition généreuse, qui nous invite à « apprivoiser le trouble ».
Notre humble avis
Mise en scène – Igor Mendjisky
Avec Sylvain Debry, Angélique Flaugère en alternance avec Ophélia Kolb, Quentin Raymond, Adèle Royné, Gauthier Wahl en alternance avec Thomas Roy, et Igor Mendjisky
Collaboration artistique – Etienne Champion
Scénographie – Jean-Luc Malavasi
Lumière – Mitzi Lowy
Un spectacle à voir au Théâtre du Train Bleu au Festival OFF Avignon, à 22h25, jusqu’au 23 juillet.
En tournée au théâtre Roger Barat (Herblay) le 20 novembre 2026.
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