Juliette, Laure et Douglas convoquent José Luis, Beatriz et autres stars de ciné pour décortiquer la loi du désir et se perdre dans le labyrinthe des passions. Après J.C. et Céline qui abordaient les thèmes de l’argent et de la mort, Pedro conclut ce triptyque de « l’esprit de conquête des humains » par un volet en duo qui fait le procès en règle des relations amoureuses et sexuelles du couple hétéro. C’est réjouissant, foutraque, poétique, exubérant, pertinent, passionné, passionnant : Pedro, ou quand la Movida rencontre Le Cœur sur la table.
Couple au bord de la crise de nerfs
En 2019, dans J.C., Douglas Grauwels était le J.C. du titre et avait un accent belge. En 2022, dans Céline, Laure Mathis était la Céline du titre et avait un accent québécois. Aujourd’hui, dans Pedro, les deux interprètes sont les parents du Pedro du titre, José Luis et Beatriz, vedettes de telenovelas, et iels ont un accent espagnol. José Luis porte des mocassins à strass et un costume digne des plus belles heures de la mode des années 80 ; Beatriz a le cheveu frisé en folie, des talons rouges et des armes à feu. Pedro n’est jamais loin — pour l’instant il n’est pas là, il a piscine. Mais son père et sa mère, elleux, sont bien présent·es, dans toute leur splendeur et leur flamboyance, et iels vont nous parler du couple hétérosexuel, de l’amour qui les lie, des années qui les attachent, du quotidien qui les accole, des crises qu’iels vivent de temps à autre, et rien que pour nous, ce soir, une crise, iels vont en vivre une, au plateau, en direct. L’occasion pour elleux de remettre les choses à plat et de faire l’autopsie, à vif, de leur couple : Beatriz dénonce sa frustration, José Luis son incompréhension. Et chacun·e d’appeler de ses vœux un espace et un temps communs pour pouvoir parler ensemble, et s’écouter vraiment : la scène et la représentation du jour seront pour elleux ce nouveau territoire de conversation des âmes et des corps.
La parole se déploie et déplie devant nous l’intimité du couple, de leur corps, de leur âme, exposant, dénudant ce qui était caché, refoulé, jusqu’ici invisible, indicible et désormais nécessaire de montrer, nécessaire de dire.
C’est un véritable plaisir de retrouver Douglas Grauwels et Laure Mathis, découvert·es dans les deux précédentes mises en scène de la dramaturge Juliette Navis, aujourd’hui réuni·es en couple au plateau. Drôles, attachant·es, proches de nous, et surtout virtuoses, les deux interprètes nous invitent à un grand moment de théâtre et de vie privée, où l’intime et le politique s’embrassent à merveille : c’est une véritable joie de spectateur·ices que d’assister à la chorégraphie de ces deux amoureux·euse, amoureux·euse à la scène, et amoureux·euse de la scène, se chercher, se trouver, se perdre, chuter seul·es et se relever ensemble. Toujours à la limite de l’improvisation mais avec rigueur et efficacité, la parole se déploie et déplie devant nous l’intimité du couple, de leur corps, de leur âme, exposant, dénudant ce qui était caché, refoulé, jusqu’ici invisible, indicible et désormais nécessaire de montrer, nécessaire de dire. Servi par une mise en scène et une scénographie simples, stellaires, sanglantes, où le plastique le dispute au poil et au stroboscopique, bref servi par une esthétique camp réjouissante et racée, le spectacle est un petit bijou de théâtre dans lequel les interprètes communiquent au public leur bonheur de jouer, de jouer ensemble, d’être vivant·es au plateau.

En chair et en os
Ne serions-nous pas plus libres si nous connaissions les labyrinthiques détours et tréfonds du corps dans lequel nous vivons ? Ne serions-nous pas plus heureux s’il circulait entre nos parents et nous un dialogue des émotions ? Si nous élevions nos garçons l’apprentissage de leurs sensibilités et nos filles dans l’écoute de leurs désirs ?
Alors, que dit Pedro de l’amour et du sexe au sein du couple ? Déjà, bien que la parole de la pièce soit portée par deux personnages blancs hétérosexuels avec enfant, tout le monde peut se sentir concerné·e car ici Beatriz et José Luis parlent de tout un tas de choses diverses et variées, qui nous touchent de près ou de loin, et notamment de vulve, de prostate, de relation à la mère et au père, de plaisir, de désir, d’ennui, du sentiment d’enfermement au sein d’une relation, de la rupture du dialogue, de l’envie de retour aux sources ou d’ailleurs, d’autrement, de mieux. Ensuite, alors même que le spectacle prend le chemin un peu classique de « tous-les-couples-traversent-des-crises-mais-ne-vous-inquiétez-pas-non-seulement-c’est-normal-mais-ça-va-passer », il propose des pistes de réflexion non seulement sur le pourquoi de la crise mais aussi sur le comment y trouver des solutions. En amont du conflit, la mauvaise éducation : des pères envers leurs fils, des écoles envers leurs élèves, de la société envers ses citoyen·es. Ne serions-nous pas plus libres si nous connaissions les labyrinthiques détours et tréfonds du corps dans lequel nous vivons ? Ne serions-nous pas plus heureux·euses s’il circulait entre nos parents et nous un dialogue des émotions ? Si nous élevions nos garçons dans l’apprentissage de leurs sensibilités et nos filles dans l’écoute de leurs désirs ? Si nous nous aimions libres et libéré·es, des injonctions physiques (par exemples : mon cou est trop large et mes seins trop petits, les vergetures c’est moche et les rides c’est terrifiant), des croyances limitantes (par exemples : je suis un homme alors je dois me contenter de sexe et de pouvoir, je suis une femme alors je dois me satisfaire d’avoir des orgasmes et un travail), et même de la peau que nous habitons ?
En effet, Pedro propose d’aller plus loin que de trouver des réponses à nos questions et des solutions à nos problèmes : le spectacle invite à chercher ailleurs, en nous et en dehors de nous, à aller au-delà des limites du corps. Dans une danse poétique et quasi en apesanteur, les deux acteur·ices explorent une réalité augmentée, où le corps n’est plus un espace fermé, mais un tout, se mêlant au cosmos, se jouant de la gravité, renouant avec la légèreté et le plaisir d’être, d’être ensemble, ni homme ni femme, brouillant les limites du genre, de la classe, de la race. Tout ce qui compte, dans l’ici et le maintenant de l’après-crise, de la déflagration du couple, c’est être, exister seul·e et dans le regard de l’autre, se voir et se regarder, s’entendre et s’écouter, toucher et se toucher, vibrer de sa propre existence et de son rapport à l’autre, dépouillé·e de tout, nu·e dans le néant. Et jouir de n’être rien que soi, rien qu’ensemble
— mais toujours avec des paillettes.

Pedro est un parfait remède à nos coups de mou émotionnels et sexuels, et surtout à nos étreintes brisées : le spectacle haut en couleurs et en poésie de Juliette Navis propose de renouer le lien, à l’autre mais surtout à soi, et nous invite à découvrir l’infiniment petit de nos intérieurs, corps et âme, et l’infiniment grand de ce qui nous lie les un·es aux autres, et à nous aimer comme tel·les, chair et os, sang et eau, sur la Terre comme au ciel.
Pedro
Mise en scène — Juliette Navis
Jeu — Laure Mathis & Douglas Grauwels
Écriture de plateau — Juliette Navis, Laure Mathis & Douglas Grauwels
Collaboration artistique — Jan Peters
Dramaturgie — Nils Haarmann
Aide à l’écriture — Aitor Alfonso & Victoria Aime
Chorégraphie — Romain Guion
Conception lumières — Fabrice Ollivier
Conception sonore — Antoine Richard
Scénographie — Arnaud Troalic
Régie générale & plateau — Charlotte Moussié
Création costume — Pauline Kieffer
Création coiffure — Maurine Baldassari
Diffusion — Anouk Peytavin
Administration & production — Kelly Angevine / Bureau Kind
Jusqu’au 31 janvier 2026 au 104 (Paris) ; le 12 mars 2026 au Kinneksbond (Mamer, Luxembourg) ; du 18 au 20 mars 2026 au Théâtre Sorano (Toulouse).
Durée 1h20.
Spectacle vu dans le cadre du Festival Les Singulier·es au 104 (Paris), où vous pourrez également voir le très beau seule-en-scène Sans faire de bruit de Louve Reiniche-Larroche & Tal Reuveny, auquel Émilie Ade avait consacré un article ici.
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