Silence, de Lucie Antunes et Mathilde Monnier au Festival d'Avignon

Silence : à l’origine fut la musique

L’écrin minéral de la carrière de Boulbon est à l’occasion de cette 80e édition du Festival d’Avignon le théâtre de Silence, concert chorégraphié créé par Mathilde Monnier et Lucie Antunes. Travaillant à partir des états modifiés de conscience, du silence intérieur dans un monde saturé de bruits, et de la transe, la proposition aux accents rituels et cosmiques fait de la musique le cœur du cercle, l’origine du monde, qui déploie ses pulsations dans les corps.

Alors que le soir tombe sur la carrière de Boulbon, ce lieu magique et légendaire du festival d’Avignon, un arôme de citronnelle emplit l’air, se répandant entre les travées du gradin tri-frontal installé pour Silence, le spectacle conjointement pensé et créé par le duo de la musicienne et compositrice Lucie Antunes et de la chorégraphe Mathilde Monnier. Sur trois côtés le public, sur le quatrième, la paroi de roche calcaire comme un·e spectateur·ice silencieuse, minérale, ancestrale. À la voir partager ainsi notre situation, dans cet espace plus resserré qu’en simple frontal, on a l’impression d’en être plus proche qu’à l’accoutumée. Entre ces murs vivants et non-vivants, la scène avec une piste circulaire et noire comme un vinyle, et en son centre, les instruments – piano, batterie, synthé, modulaire, vibraphone… – comme un noyau, le noyau de magma de la Terre, un cœur palpitant. C’est rassemblé dans ce centre que les musicien·nes et danseur·euses, réunies en un groupe, debout se regardant les un·es les autres, commencent à émettre les premiers sons : simples harmonies a cappella, articulant le mot « silence » qui résonne dans l’air épais et chaud. Comment rendre un hommage sonore à ce qui est précisément absence de son ? Paradoxe et image qui ont le goût de l’originel, comme si c’était le premier chant sorti d’une bouche, un rituel rendu à une divinité fuyante et invisible, que le simple fait de nommer fait s’évanouir, mais qu’on continue d’appeler.

Silence, Lucie Antunes et Mathilde Monnier
© Christophe Raynaud de Lage

Et quand les musicien·nes se mettent à leurs instruments, le cœur éclate, et les danseur·euses se placent tout au bord du cercle, aux extrémités de rayons imaginaires, mais comme reliés par des fils à l’énergie qui pulse du centre. Des fils comme des branches, leurs mouvements fluides des bras évoquant des arabesques végétales qui profitent de la fraîcheur du soir pour croître en liberté, ou comme des vaisseaux sanguins, qui irriguent les interprètes-organes s’animant indépendamment mais reliés, ou comme des fils électriques, transmettant un courant inarrêtable, d’impulsions nerveuses de l’infra-conscience. Tournant autour du cercle comme autour du feu, mais le regard fixé vers nous, vers la nuit, les danseur·euses ne semblent être que des émanations de cette source, coulées de lave de ce jaillissement volcanique qu’est la musique – la musique comme origine de toutes choses, origine du monde, comme dans de nombreux récits cosmogoniques de peuples autochtones, la mélodie et le rythme qui créent la matière et donnent vie aux êtres. Et la grande instigatrice de ce souffle primordial, c’est Lucie Antunes, seule en marcel blanc quand tous les autres sont en habits noir : elle dirige tout, joue à la fois, et avec une intensité brûlante, la batterie, le vibraphone, le piano, des instruments électroniques, elle est l’orchestratrice géniale, investie, inspirée, possédée elle même, de ce rituel. Sous les projecteurs, sa tignasse décolorée à la mèche rebelle étincèle comme une étoile.

La musique qu’elle compose pour Silence emprunte aussi bien aux rythmes répétitifs et hypnotiques de la techno qu’aux expérimentations bruitistes. Elle se compose et se décompose, sur des pistes successives, en nappes telluriques, épiques, en ondulations océaniques, montées en puissance et redescentes, tantôt accompagnées de voix. Elle y intègre des chœurs de respirations haletées des danseur·euses (la première source musicale serait-elle notre propre respiration, notre propre cœur qui bat à l’unisson après la course ?), des cris animaux, qui reforment le groupe comme une tribu préhistorique. Le vibraphone ramène des sonorités magiques, mystiques, religieuses. La basse et le vocoder invitent à la transe et à la possession qui parcourt les danseur·ses, dans un ballet traversé de tremblements, de courses, d’arrêts, de regards empêchés, et qui s’étend quelques mètres encore plus loin, jusqu’à nous, dans un mode vibratoire et communicatif. Puis, quand ils descendent de piste pour se rapprocher enfin de la falaise, de la roche millénaire, c’est une extension de cette pulsation à la carrière et au monde qui nous inclut et nous emporte – une fin aux accents cosmiques, cathédralesques, transcendants. La danse, la musique, creusets de la communauté humaine, invitations à la connexion avec la vie, la matière, le ciel, l’âme. Quand le silence tant appelé revient sur Boulbon, la pulsation continue en nous.

Silence, au Festival d'Avignon
© Christophe Raynaud de Lage

Silence

Composition et musique – Lucie Antunes 
Chorégraphie – Mathilde Monnier 
Avec – Lucie Antunes, Canblaster, Hans Peter Diop, Lucía García Pullés, Martín Gil, Thiago Granato, Vega Voga, Carolina Passos Sousa, Sophia Seiss, Judit Waeterschoot. 
Textes – Laura Vazquez, Louisahhh, Wolfgang Tillmans, Halo Maud, Vega Voga
Scénographie – Annie Tolleter  
Lumière – Eric Wurtz 
Costumes – Laurence Alquier, Harmony Coryn
Régie générale et lumière – Emmanuel Fornes  
Régie son – Antoine Varosa  
Ingénieur son  – Stéphane Le Brun 
Administration, production, diffusion – OTTO Productions 

Du 5 au 8 juillet à la Carrière de Boulbon, dans le cadre du Festival d’Avignon.

Prochaines dates
21 – 23 octobre 2026 – Le Centquatre, Paris

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