Avec Uma Luz Cordial, Carolina Bianchi achève sa Trilogie des chiennes initiée en 2023. Si pour l’artiste « la confusion est la source de toute création », on peut décemment se demander s’il est pertinent qu’elle en soit la manifestation scénique. Plutôt que la confusion, c’est surtout la décadence qui semble être à l’œuvre : celle de l’artiste et — plus grave encore peut-être — celle d’un public toujours moins choqué du pire.
Poétesse maudite
Après avoir donné à voir l’horreur des viols et la soumission chimique dans A Noiva e o Boa Noite Cinderela et la sordide solidarité masculine dans The Brotherhood, Bianchi aborde la question de l’écriture au prisme de la violence de la littérature dans son dernier spectacle Uma Luz Cordial. Dès notre entrée dans la salle du grand opéra d’avignon, nous sommes accueilli·es par une citation de la Divine Comédie de Dante, « Le cantique du paradis » . Ce sempiternel chemin sinueux revient et il sonne aussi bien comme un horizon pour la trilogie que comme une mise en garde pour le spectateur. Quand le spectacle débute, c’est d’abord le son qui nous pollue les oreilles : un bruit de grésillement, de brouillage des ondes. Puis quatre personnes nues se bandent les yeux et errent sur la scène, les mains tendues en quête du chemin. Un signal brouillé, une mise en garde, une errance. La pièce finale du puzzle de Bianchi aborde la littérature, non pas comme une possibilité d’expression mais bien comme un impossible pas de l’artiste vers le monde, un signal toujours déjà brouillé. La violence naît de l’irrecevabilité du message et mène à la profonde solitude de l’artiste.
La pièce finale du puzzle de Bianchi aborde la littérature, non pas comme une possibilité d’expression mais bien comme un impossible pas de l’artiste vers le monde, un signal toujours déjà brouillé.
Dès lors, toute la pièce suit une structure créée autour de différents cahiers comme des tentatives, comme autant de « ratures » pour reprendre les mots de l’artiste : celui de Bianchi, celui de la fiction d’Hilda Hilst, celui imaginaire du crapaud Liu-Liu, etc… Mais ces ratures entraînent de la souffrance, perçue comme une violence. On comprend que c’est bien elle — la violence — la protagoniste du tryptique « Cadela força ». Le geste de création s’articule autour d’une généalogie d’artistes femmes, de poètes, d’écrivaines et de performeuses ainsi que leurs oeuvres à travers plusieurs hommages en forme de reenactment — c’est à dire des reproductions de performances passées. Un point commun entre ces références semble saillir : elles sont toutes martyrs et portes paroles d’une violence systémique envers les femmes.
Et la forme ? Radicalement confuse, volontairement brouillée, catégoriquement outrancière. Vraiment ? Peut-on encore choquer le public avignonnais ? Cette tentative joue le jeu dangereux d’être plutôt la preuve du contraire.
Mais Bianchi n’oublie pas de convoquer aussi — pour ne pas dire de bombarder jusqu’à saturation — des références à des artistes hommes, qui sont bien rassurants pour le public cultivé du IN : Dante, Bolaño, Artaud, … Des figures auxquelles elle se compare dans la souffrance d’écrire : on ne peut s’empêcher de penser à une filiation à la grande légende romantique du poète maudit. Et la forme ? Radicalement confuse, volontairement brouillée, catégoriquement outrancière. Vraiment ? Peut-on encore choquer le public avignonnais ? Cette tentative joue le jeu dangereux d’être plutôt la preuve du contraire.
Beckett formulait déjà cette impossibilité à dire, à mettre des mots. Avant lui, Artaud disait du théâtre qu’il ne savait pas « parler le langage qui est le sien », ainsi ces thèmes de l’impossibilité d’exprimer, de sortir quelque chose de soi qui fasse sens pour les autres, est au cœur du geste de Carolina Bianchi. Mais il y a l’art et la manière et, parfois, pousser à l’extrême la violence de la langue, la violence de l’échec — on passera sur l’ironie mal placée de parler de son échec artistique lors d’un spectacle du IN au festival d’Avignon — c’est la rendre inaudible.
Que peut-on bien dire de plus une fois que l’on a dit qu’on ne pouvait pas dire ? Se taire peut-être ? Mais Bianchi décide d’un autre chemin : celui de l’outrancier, de l’immoral, sous couvert d’obscures vertus cathartiques.
La recherche du contact prend toute la place et écrase Bianchi : des écritaux immenses en trois langues derrières elle, les corps nus qui s’élancent les uns sur les autres dans des tentatives de pénétrations, ou encore le OUIJA de la littérature ; on saisit le message sur cette difficulté d’entrer en contact. Mais après ? Face à cet échec annoncé dès le sommaire, que faire de plus ? que peut-on bien dire de plus une fois que l’on a dit qu’on ne pouvait pas dire ? Se taire peut-être ? Mais Bianchi décide d’un autre chemin : celui de l’outrancier, de l’immoral, sous couvert d’obscures vertus cathartiques elle nous inflige pendant près de quarante-cinq minutes un récit pédophile.
Immoral et inconséquent
La question que je me pose n’est pas : l’art doit-il être moral ? Mais plutôt : comment pouvons-nous ne pas l’être ? Comment a-t-on pu arriver à un tel niveau d’absence de sensibilité ?
On a tout vu, tout entendu sur scène : les corps nus, les corps pénétrés, les corps mutilés, les corps châtiés. Alors pour nous choquer encore, nous secouer dans notre expérience de spectateur·ice on devrait en arriver à faire entendre cet insoutenable Cahier rose de Lori Lamby ? Bianchi l’affirme : « Le sexe est là en permanence parce que, pour moi, l’écriture est ma connexion la plus profonde avec le sexe. » Mais le viol d’une petite fille, toute fictionnelle qu’elle soit, ne relève pas de la sexualité mais du crime. Il semble que dans la salle on oublie cela, on a même entendu plusieurs rires pendant les passages très explicites qui décrivaient les violences sexuelles commis sur la fillette de 8 ans. Est-ce que sous couvert que l’autrice — Hilda Hilst — ait écrit que la jeune fille prenait du plaisir, qu’elle ait conçu son oeuvre comme volontairement obscène, on peut accepter cela ? On peut accepter moralement que soit lu sur scène de la pédopornographie ?
La question n’est pas : l’art doit-il être moral ? Mais plutôt : comment pouvons-nous ne pas l’être ?
« L’obscène a pour but de convertir : il nous donne la nostalgie de la sainteté » dit Hilda Hilst dans un entretien projeté sur scène. Mais ce terrible passage ne nous convertit pas, il semble plutôt banaliser un récit pour le public qui tantôt écoute attentivement, tantôt rigole. À titre tout à fait personnel, ce spectacle m’a dégouté dans ce qu’il disait de notre incapacité profonde à être choqué·e. Chercher cette limite c’est la repousser toujours et, peut-être, nous rendre à terme parfaitement insensible aux choses simples et belles.
Et le théâtre dans tout ça ?
Il y a eu de belles images dans ce spectacle. Elles ne sauveront pas ce qu’il m’a dit du monde du théâtre. Un monde qui se plaît à se reconnaître, à se parler entre soi — car qui de non-initié peut décemment recevoir ce genre de pièce ? À se rassurer dans une élite par des références artistiques pointues. Et la figure pédante du crapaud Liu-Liu que Carolina Bianchi prend tant de plaisir à tourner en ridicule fait étrangement écho à sa manière de faire de l’art. Mais pire que tout, à sacrifier la morale dans un privilège nauséabond.
Uma Luz Cordial – Carolina Bianchi y Cara de Cavalo Avec – Rodrigo Andreolli, Larissa Ballarotti, Carolina Bianchi, Lucas Delfino, Joana Ferraz, Flow Kountouriotis, Fernanda Libman, Amanda Lyra, Danielli Mendes, Carolina Mendonça Conception, texte, mise en scène et scénographie – Carolina Bianchi Le texte contient un extrait du livre « O Caderno Rosa de Lori Lamby » de Hilda Hilst Révision du texte – Larissa Ballarotti Traduction pour le surtitrage – Marina Matheus (Anglais), Thomas Resendes (Français) Dramaturgie et recherche – Carolina Mendonça Direction technique, création sonore et musique – Miguel Caldas Assistanat à la mise en scène – Murillo Basso Réalisation du décor et design graphique– Luisa Callegari Lumière – Jo Rios Vidéo et projection – Montserrat Fonseca Llach Costumes – Luisa Callegari, Carolina Bianchi Stage à la mise en scène – Thomas Médioni Régie plateau, assistanat de production – AnaCris Medina