Une cabane pour Ernesto

Une cabane pour Ernesto : prendre l’enfance au sérieux

Cinq enfants dans une cour de récréation. Hors du regard des adultes, les jeux s’inventent, les groupes se font et se défont, les dynamiques de pouvoir se révèlent. Jeanne, qui se rêve danseuse, est une nouvelle élève dans cette école : elle n’a pas d’amies, et quasiment personne ne lui parle – sauf Lisa, qui brave l’interdit de ses copines Alice et Camille, les cheffes du groupe, ainsi que l’énigmatique Ernesto, une enfant qui s’exprime bizarrement, pose des questions que personne d’autre ne pose, et s’élève contre les règles absurdes des adultes. Naviguant entre la discipline que l’institution scolaire cherche à imposer et l’imaginaire brut qui se déploie à chaque instant de liberté, la jeune compagnie L’inexplicable propose avec Une cabane pour Ernesto une plongée dans le monde de l’enfance – ses logiques propres, ses lois fluides, sa pensée magique.

Tendresse, violence et critique

Après un prologue interactif où elles partagent avec le public leurs souvenirs de lectures et de dessins animés, les cinq comédiennes (Dalva Belcour, Dounia Brousse, Philomène Cocaud-Degrève, Prune Lemaire et Adélaïde Roullot) campent avec une vitalité contagieuse les personnages du spectacle : des interprétations pleines de tendresse et dénuées de jugement, même lorsque la cruauté propre à l’enfance fait surface. En effet, la violence du monde n’est jamais loin, et Une cabane pour Ernesto ne nous fait entrer dans la cour d’école que pour mieux nous confronter, sans pudeur ni pédagogie, au harcèlement, c’est-à-dire à la version miniature (mais vraiment pas inoffensive) de dynamiques à l’œuvre dans la société : phénomènes d’ostracisme, d’exclusion, de domination, violence verbale et physique, poussées ici à leur paroxysme.

Loin d’être simpliste, mais sans jamais être compliquée, la pièce se présente dans une sorte d’hybridité, fiction traversée de matériaux documentaires et littéraires, entremêlant des témoignages d’enfants enregistrés, une écriture au plateau, et des extraits de La Pluie d’été, dont les connaisseurs auront reconnu le prénom du personnage principal Ernesto. Dans les discours de cette dernière – directes citations de l’œuvre –, la langue de Duras, avec sa poésie simple et sa philosophie ingénieuse, vient percuter le concret des interactions de la cour de récré, contrastant avec la fébrilité toute vivace des gamines qui courent et s’interpellent, et, si cela n’échappe pas à de petits soucis de rythme, offre un contrepoint réflexif à l’énergie frénétique de l’enfance. Ernesto, sceptique idéaliste, est celle par qui arrive l’interrogation critique, la remise en question de l’ordre établi – par la grâce d’une simple phrase, sorte de version enfantine du « Je préférerais ne pas » de Bartleby : c’est pas la peine. Aller à l’école c’est pas la peine (pourquoi souffrir), apprendre c’est pas la peine (on apprend quand on veut), le monde c’est pas la peine (il est loupé).

Une cabane pour Ernesto
© Cie L’inexplicable

Ce que le théâtre (et la vie) doivent à l’enfance

La mise en scène signée Anna Harel, facétieuse et anachronique quand elle convoque Alain Souchon en bande-son mélancolique (peut-être un p’tit peu trop fragile ? Allô maman…), travaille à l’économie – quelques chaises en rang suffisent à figurer une salle de classe –, et reproduit l’aptitude enfantine à faire monde à partir de tout et à matérialiser par magie les choses les plus folles avec les matériaux les plus banals : les chaises deviennent un navire, les parapluies des rames, des boites en carton qu’on empile un mat ou un grand arbre… En ce sens, elle vient rappeler tout ce que le théâtre doit à l’enfance et à sa capacité de visualisation, sa souplesse d’esprit, sa ludicité inouïes. Elle joue également des effets d’échelle, par exemple quand les comédiennes perchées sur des chaises figurent, la voix grave et le doigt tendu, les adultes que sont la maîtresse ou la directrice – dans le spectacle nous sommes ainsi tous·tes à hauteur d’enfant –, ou encore quand une cabane taille nature répond dans la deuxième partie à la tour de kapla que construisait Ernesto dans la première.

Cette deuxième partie du spectacle est précisément celle où s’accomplit l’ambition dramaturgique de l’œuvre, qui oppose à la violence du monde le pouvoir de l’imaginaire comme refuge, un choix pas si évident qu’il en a l’air. En effet, si, dans un premier temps, à l’acmé de la pièce, dans un événement central que nous ne dévoilerons pas, il semble que la première prenne le dessus sur le second, et alors même qu’on pourrait s’attendre à une irruption de l’univers sérieux et grave des adultes dans celui des enfants, les cinq écolières décident une fuite en avant. Exigeant ici une suspension immédiate de notre rationalité d’adulte, elles emmènent le spectacle avec elles loin de l’école, de la vie et de ses conséquences inévitables, dans une échappée folle sur un bateau magique jusqu’aux banquises de l’Antarctique et aux rivages d’une île vierge comme une page blanche. Car, si le monde est loupé, il faut alors le recommencer – et tâche aux enfants, réels comme fictifs, d’imaginer le monde parfait, et de le construire ensemble. Une cabane pour Ernesto devient alors un manifeste poétique et politique, qui oscille entre douce naïveté et puissance évocatoire, et nous invite à changer de regard sur l’enfance et sa furieuse disposition à l’utopie : et si, enfin, nous la prenions au sérieux ?

Une cabane pour Ernesto
© Cie L’inexplicable

Une cabane pour Ernesto

Mise en scène – Anna Harel
Conception et dramaturgie – Anna Harel et Valentine Lê
Texte – écriture de plateau dirigée par Anna Harel, avec les interprètes, ainsi que Louisa Doukas, Lily Py et Amal Affani
Extraits de La Pluie d’Été, Marguerite Duras
Interprètes – Dalva Belcour, Dounia Brousse, Philomène Cocaud-Degrève, Prune Lemaire et Adélaïde Roullot
Son – Tazio Belcour
Lumières – Flo Doumbe
Scénographie et costumes – Valentine Lê
Soutien à l’écriture – Samuel Ferrer et Félix Guth

Du 5 février au 1er mars au Théâtre du Chariot (Paris).

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