07 83 63 54 73 : Ce qu’un « oui » ne dit pas

Lauréate du Prix Théâtre 13 en juin 2026, 07 83 63 54 73, la performance théâtrale de Célia Jaillet et de la compagnie Le Rire d’Ariane (Martine au viol) dresse le portrait d’une jeune travailleuse du sexe, Cécile, qui décide un jour, pour des raisons qui resteront inconnues, de dire oui à toutes les pratiques demandées par ses clients. Par une mise en scène ingénieuse, entre frontalité, symbolisme et virtualité des interactions, faisant un usage passionnant des messages reçus par Cécile, nous assistons à sa dissolution progressive dans les désirs toujours plus violents des hommes.

Seule dans son carré lumineux, Cécile est pourtant bien entourée. Il y a sa famille, qui la soutient dans ses études de droit, et Léo, son petit ami, à qui la décision de Cécile de s’inscrire sur Tescort ne pose aucun problème. Cécile prend le pseudonyme de Douce, décline ses caractéristiques physiques, et pose un cadre strict aux pratiques qu’elle accepte avec ses clients. Très vite, les messages pleuvent, certains repoussant déjà les limites pourtant clairement énoncées. Et puis un jour, en pleines vacances en famille, elle change son annonce

« cette histoire est vraie »

07 83 63 54 73 tend une sorte de miroir inversé au Procès Pélicot, long spectacle documentaire et verbatim de Milo Rau et Servane Dècle qui consiste en une lecture successive par une cinquantaine d’interprètes d’extraits du procès de 2024, notamment des témoignages, ainsi que des articles et tribunes écrits à son sujet. D’une certaine manière, les deux spectacles s’attellent à un projet similaire : donner à entendre toute l’horreur des violences sexuelles subies par une même femme, par un nombre important d’auteurs aux profils sociologiques variés, des « messieurs tout-le-monde » uniquement intéressés par la satisfaction de leur désir, sans se soucier de la déshumanisation d’une femme, déshumanisation qu’ils peuvent ignorer, tolérer ou même rechercher. Cécile est « consentante » (il faut imaginer des guillemets immenses) dans la mesure où elle répond « oui » à ce qui lui est demandé. Dans 07 83 63 54 73, le cadre progressivement fuyant de l’escorting se pose en miroir inversé de la soumission chimique. Un pacte de véridiction trouble se noue autour de l’affirmation « les messages que vous allez lire sont vrais », en miroir inversé du reenactment proposé par la forme documentaire. Le spectacle fait apparaître les violences en négatif, en centrant les actions de Cécile/Douce plutôt que les témoignages successifs de la victime et des accusés. Il refuse au public l’accès à la psyché de Cécile, en miroir inversé de l’expertise psychologique omniprésente du procès. L’injonction faite aux femmes d’être « une bonne victime » ne se pose pas pour elle : elle en est assurément une « mauvaise ».

07 83 63 54 73, de Célia Jaillet et Le Rire d'Ariane
© Fabrice Robin

Dans la radicalité du geste de Cécile/Douce, il n’y a ni désir, ni empouvoirement, ni suicide. On ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce qui anime ses décisions, bien que sa psyché nous soit quasi-intégralement inaccessible – et à dessein. Il s’agit d’évacuer la question de ses raisons pour faire de Douce une surface de projection – littéralement, puisque les projections des messages qu’elle reçoit heurtent son corps avant d’atteindre les écrans – des désirs des hommes. La virtualité, les mots, mais aussi les images conçues à l’aide de l’IA et projetées de la même manière sur le corps de Cécile et autour d’elle témoignent de la fragmentation de son être. C’est d’ailleurs pour l’instant l’utilisation la plus réussie des outils de génération d’image à laquelle j’ai pu assister au théâtre – en dehors des pièces qui font de l’IA leur sujet. Les images générées, les redoublements infinis de Cécile/Douce, des verres d’eau, des cubes, des silhouettes inconnues, tout se multiplie et se diffracte, les membres se détachent, elle devient un personnage de jeu vidéo. Par leur virtualité, leur simulacre du réel autant que leur étrangeté à celui-ci, ces projections m’ont paru montrer un paysage mental brisé par la répétition des pratiques dégradantes, et la nature illusoire d’un réel contrôle sur sa vie.

07 83 63 54 73, de Célia Jaillet et Le Rire d'Ariane, au Théâtre 13
© Fabrice Robin

Mettre son corps à disposition

On peut rêver d’un monde dans lequel une personne pourrait dire « faites de moi ce que vous voulez », comme Marina Abramović pendant les six heures de sa performance, Rhythm 0 à Naples en 1974, sans que rien ne mette en danger la vie, l’intégrité physique et morale, la dignité de l’énonciatrice. Nous ne vivons pas dans ce monde-là. Ce n’est pas une surprise, et quel que soit le niveau de violence de ce qui est demandé à Cécile, rien ne nous étonne réellement. Mais l’absence de naïveté ne rend pas le spectacle plus soutenable. Dans sa très grande intelligence, il déjoue toute forme d’insensibilité potentiellement créée par l’amoncellement des mots qui se juxtaposent, se recouvrent et recouvrent Cécile en même temps. À force de lire des horreurs pendant de longues minutes, dont nous savons bien qu’elles n’ont rien d’extraordinaire, nous pourrions nous en détacher, ne plus les lire, bref leur puissance n’est en rien garantie. Elle demeure et se renforce pourtant, grâce à des choix de contraste brillants entre les messages des clients et la situation dans laquelle Cécile les reçoit, en pleine séance de « photo-montagne » familiale (une jolie trouvaille !), ou les lisant à son petit ami. Les messages de ses proches dans toute leur banalité, en décalage avec les pratiques sexuelles décrites dans ceux des clients, provoquent aussi des ruptures bienvenues. La légèreté et le quotidien ne disparaissent que progressivement.

Et pourtant ils disparaissent, et Cécile s’enfonce dans un mode de vie qui ressemble à peine à de la survie. C’est l’irruption de la performance dans le théâtre, avec la mise en jeu des corps des performeur·euses qui vient redoubler la violence que nous aveons « seulement » lue et entendue jusque-là. Voir des choses insoutenables au théâtre est une expérience dans laquelle fascination et répulsion se mêlent souvent. On questionne la décision prise par les interprètes de se faire du mal autant que la nôtre d’y assister (généralement en connaissance de cause), de ne pas sortir de la salle, d’accepter ce qui nous est présenté. Les performances de Fiona Julien, qui joue Cécile/Douce, de Mélodie Fourmeaux, de Paul Labourgade et de Margot Laverdant Gradit resteront gravées dans ma mémoire avec la même force que les automutilations des interprètes de l’inoubliable Oasis de la Impunidad de la troupe chilienne Teatro La Re-Sentida, alors même qu’elles ne recourent pas à la même violence graphique ni à des corps ensanglantés. Tout cela est suggéré par des poiriers, de l’eau avalée jusqu’aux hauts-le-cœur. Puis, un bassin de noyade devient central au dispositif, se transforme en bouillon composite de sang, de légumes, de dentifrice et de salive, bouillon dans lequel on se baigne, puis qu’on ingère. S’y dissout tout ce qui fait l’intégrité de l’être par le soin qu’on apporte habituellement à son corps, dans la distinction entre les corps, dans le savoir que mon corps ce n’est pas ton corps, tout cela n’existe plus à la fin.

07 83 63 54 73, de Célia Jaillet
© Fabrice Robin

Suspendre le jugement

07 83 63 54 73, c’est l’histoire de quelqu’un qui se dissout. Nous ne saurons pas pourquoi elle le décide, et s’accrocher à cette question empêche le·a spectateur·ice de localiser l’origine de la violence. Pourtant, au bout de quelques minutes de spectacle, je n’ai pas pu m’empêcher de noter « mais pourquoi elle fait ça ?? », exorcisant par là mon inquiétude qui montait rapidement. L’instant d’après, alors que Cécile laisse un client la gifler de nombreuses fois sans s’y opposer, celui-ci, avec une colère et une incompréhension plus que mal placées, lui pose la même question. Il ajoute « t’es malade, va te faire soigner ». Cécile/Douce est un révélateur. Cela ne signifie pas pour autant que l’autrice et la dramaturge « la défendent ou en épousent l’intérêt » pour reprendre la note d’intention imprimée sur la feuille de salle. Mélodie Fourmeaux et Célia Jaillet qualifient notamment Cécile de « victime au statut privilégié et qui devient volontairement monstrueuse ». Cette caractérisation est utile politiquement en ce qu’elle permet d’éviter une représentation victimaire déjà prévalente qui rejaillirait sur le travail du sexe en général, ou de faire de la descente aux enfers de Cécile un argument abolitionniste. Pourtant, lire cette description en sortant du spectacle et en discutant avec mes ami·es m’a questionnée sur la nature du privilège et du volontarisme posés comme faits. À quel point est-ce que le « oui » à tout de Cécile correspond à un consentement ou à une volonté ? Son exclusion sociale, depuis les cercles de TDS qui désapprouvent ses méthodes, jusqu’au rejet de son petit ami – rejet qu’elle initie mais dont les conséquences sont dévastatrices pour tous deux – ne l’affecte-t-elle pas ? Pareil pour les effets physiques et psychologiques des pratiques imposées par les clients. Finalement, il me paraît bien difficile de trouver monstrueuse une personne dont les dégradations successives entraînent d’autres dégradations toujours plus graves. Le seul volontarisme qui reste est celui du public qui accepte d’assister à la dégradation malgré une proposition écrite et répétée pendant le spectacle : « vous pouvez sortir de la salle », salle qui se rallume pour nous signifier que nous ne sommes pas prisionnier·es de ce que nous allons voir.

« Puissant, beau et dérangeant » sont les trois mots que mon amie a utilisés pour conseiller le spectacle à d’autres personnes, alors je les reprends ici en ajoutant que l’inventivité de la mise en scène et la justesse de l’interprétation font de 07 83 63 54 73 une expérience mémorable, qui ouvre de grandes, très grandes questions, et entraîne à la sortie des conversations difficiles mais précieuses.

07 83 63 54 73

Texte, mise en scène – Célia Jaillet
Dramaturgie – Mélodie Fourmeaux
Avec Mélodie Fourmeaux, Fiona Julien, Paul Labourgade, Margot Laverdant Gradit
Scénographie – Adèle Hamelin, Célia Jaillet, Mélodie Fourmeaux

Assistanat à la scénographie – Gwenaëlle Borde Picquet

Construction – Clément Morel

Génération d’images par IA – Célia Jaillet, Mélodie Fourmeaux

Conception vidéo – Adèle Hamelin

Conception lumière – Adèle Hamelin, Célia Jaillet, Mélodie Fourmeaux

Costumes – Benjamin Jeannot

Conception sonore – Octave Sevrin Duhamel

Régie générale – Adèle Hamelin

Régie son et vidéo – Célia Jaillet

Régie lumière – Kwent

Diffusion Bureau des Paroles – Frédéric Poty

Création le 6 mai 2026 à L’Assemblée – Lyon, festival Les Contemporaines

Du 2 au 14 novembre 2026 au Théâtre 13 / Glacière

À partir de 18 ans. Durée 1h20.

Notre critique de Martine au viol, de Célia Jaillet, Mélodie Fourmeaux et la compagnie Le Rire d’Ariane

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