Attaché à l‘importance de la mémoire du Festival d’Avignon, dont il a pris la direction lors de l’édition 2023, Tiago Rodrigues évoque son lien étroit avec celle du public dans l’entretien programmatique de sa 80ᵉ édition. Cette “mémoire émotionnelle” qui est la nôtre, nous qui revenons d’une année sur l’autre avec le souvenir des moments vécus, des spectacles vus, des lieux fréquentés, façonne l’histoire de cette manifestation et doit dialoguer avec les décisions de programmation. “Avignon”, dit son actuel directeur, “est une usine de mémoires inoubliables”. Mémoire au pluriel, car celle que nous inventons ensemble est collective, à chaque édition recouverte, modifiée, amendée, enrichie, à chaque édition réécrite par superpositions successives.
Trois des artistes invités par Tiago Rodrigues et ses équipes dans le cadre de la programmation du IN s’emparent, chacun à sa façon, de cette mémoire du et au théâtre. Une mémoire en jeu car elle n’existe, naît et disparaît, que par le lien avec celles et ceux qui la partagent. Seul devant nous, Trajal Harrell traverse ainsi l’histoire de sa danse accompagné des musiques ayant jalonné les presque trente ans de son parcours d’interprète et de chorégraphe. Il se meut par accumulation, chaque geste comme en surimpression de tous les précédents, émouvant palimpseste de mouvements. Jeanne Candel nous guide dans les entrailles d’une poétesse, dédale libre et fou nourri du travail de l’historienne anglaise Frances Yates au sujet des “palais de mémoire”. Moyen mnémotechnique associant les images d’un lieu intime à des souvenirs, il engendre au plateau une succession de saynètes effrénées et de tragédies portatives emmenées par un collectif exalté. S’emparer des mythes qui façonnent nos imaginaires communs pour trouver une place à l’intérieur : c’est ce à quoi Ben Duke s’emploie avec cet énième et apparemment dernier Hamlet. Il y a ce dont on veut se souvenir, ce qui sera oublié et ce qui restera. La disparition impossible de ce personnage agressif, dépressif et misogyne – appelée de ses vœux par la voix enregistrée de Katie Mitchell – doit laisser la place à de nouvelles histoires.
CAPRA (une chèvre) – Jeanne Candel

Nous allons nous servir du théâtre pour regarder à l’intérieur de cette femme, annonce le grand drap noir accouché au terme de contractions accompagnées au piano. Cette femme, CAPRA, naît quant à elle durant les répétitions d’une improvisation de Pauline Huruguen sur la figure de la poétesse Ingeborg Bachmann. Fragment matriciel de cette nouvelle création de Jeanne Candel et de ses complices de la compagnie la vie brève, la metteure en scène choisit de composer autour et dans cette figure d’artiste : dans ses entrailles, dans son cerveau. Son théâtre est celui de la liberté, réminiscence des jeux d’enfants déclinée en une suite ininterrompue d’inventions déchaînées. Revendiquant une parenté avec l’esprit de l’Arte povera, Jeanne Candel et Lisa Navarro – à la scénographie – réveillent la puissance évocatrice du théâtre par une économie de moyens et d’artifices. Les mythes antiques, le théâtre courtois, une leçon d’écriture automatique à la batterie, séance grillade sur fer à repasser, boîte de sardines hebdomadaires, bowling humain, strip-tease de chevalier, interview de bonnes sœurs sous un soleil de plomb : ces mondes morcelés s’ouvrent et se referment comme une porte claque, comme un rideau s’ouvre, comme une trappe se ferme, dans un chaos fou et réjouissant.
Condensés, ces précipités de gestes sont autant de souvenirs, va-et-vient d’un esprit affolé. Les images altérées, étranges, mélangées, débordent comme dans un rêve. À la référence au palais de mémoire s’ajoute un second ouvrage source, La peinture à Dora de François Le Lionnais, offert à Jeanne Candel par Sarah Picard, autre membre de la troupe. Les idées circulent et se partagent, au plateau comme en dehors des salles. Deux grands livres “sur la mémoire, mais aussi, inséparablement, sur les pouvoirs de l’imagination”. Déporté et emprisonné dans le camp de Dora en Allemagne, François Le Lionnais passe les pires heures de sa vie à s’évader avec son ami, Jean Gaillard, dans les tableaux de Rubens, Van Eyck ou encore Jérôme Bosch, qu’il a observés au Louvre. Le second ne connaît pas ces œuvres, il ne les a jamais vues. Ainsi, pendant les longues heures passées sur la place d’appel, Le Lionnais plonge jusque dans les recoins les plus minuscules de ces toiles, par la parole et la pensée, pour les lui faire apparaître : “Pierre par pierre, nous construisions le plus merveilleux musée du monde.” Se souvenir, c’est à la fois faire œuvre de création et acte de partage. Ainsi nous sommes invités, en tant que spectateurs de CAPRA (une chèvre), à projeter nos propres imaginaires sur la scène, à mettre en action, à notre tour, les méandres de notre inconscient. Nous ne rêvons pas devant mais dedans.
Music, Music – Trajal Harrell

Dans la nuit du cloître des Carmes, la toile installée en fond de scène respire avec le vent, avance et recule, poussée en son centre tel un ventre. Sur le plateau quasi-vide, sont disposés un banc de piano et une enceinte sur pied. Surchargé d’un amas de vêtements dont il se déleste à peine entré en scène, Trajal Harrell entame par ce geste un double mouvement d’introspection et de dépouillement. Droit dans les yeux, les paupières mi-closes, le regard ailleurs, hagard puis narquois, il entre lentement en lui-même par la musique. Solo quasi total dont il est à la fois interprète, costumier, scénographe, créateur son et lumière, Music, Music est une tentative de déplacement. Il s’agit, pour Trajal Harrell, de faire de cette composante essentielle de sa pratique chorégraphique non plus un accompagnement mais de la traiter en tant que principe existentiel du mouvement. C’est par elle que revient ce qui a été, les spectacles qui ont marqué sa carrière, les gestes et les esthétiques qui l’ont nourri. Voguing, opéra, butô et fado s’enchaînent et se mélangent au gré d’une playlist composée telle une plongée dans sa mémoire. D’un palais à un autre. Une beauté fragile et émouvante émane de ce corps tremblant, de ce visage tout entier brillant de sueur d’avoir ainsi été mis au laborieux travail du souvenir. Son ombre, diffractée de part et d’autre des voûtes, danse avec lui la trace laissée par ce qui a été.
Avec cette nouvelle création, Trajal Harrell pose sa pierre à l’édifice des Histoire(s) du théâtre, entamée par Milo Rau en 2018 avec son spectacle La Reprise. Invité à contribuer, après Angelica Liddell et Miet Warlop, à cette série collective en huit temps, il tente de répondre à son tour à la question qui en est à l’origine : pourquoi le théâtre ? Revenant à l’histoire de son art, il fait le choix de mettre la musique en son centre. Au-delà de son caractère d’“archive de la mémoire”, elle est avant tout ce par quoi son corps est en mesure de se souvenir des œuvres. C’est donc une relation “profondément physique”, et pas seulement “intellectuelle”, qui se tisse entre le chorégraphe et les morceaux choisis. Sans eux, le danseur reste immobile, incapable d’expliquer “comment interpréter une pièce”. Les souvenirs, réactivés par la musique, mettent instantanément le corps et la mémoire en mouvement. C’est ce qui distingue, selon Trajal Harrell, danse et chorégraphie. Danser, c’est conserver un espace pour la variation, c’est habiter la partition. Dans Music, Music, la mécanique de la trame est constamment déjouée par les émotions profondes qui affluent au gré de la traversée de ce paysage intérieur.
The Last Hamlet – Ben Duke

Quasi seul lui aussi, Ben Duke nous apparaît d’abord affublé d’un manteau militaire et encordé à une lourde structure rectangulaire contenant des dizaines de boîtes en carton qu’il s’emploie à tracter vers l’avant. Celles-ci feront office à la fois de scénographie et de coulisse, permettant de faire apparaître et disparaître, au gré des besoins, personnages et accessoires, peluches et mini-bar, loueuse de voitures et danseurs. Au sol, un poste de radio diffuse l’archive d’une interview donnée à la BBC par la metteure en scène Katie Mitchell à l’occasion de la création de sa pièce Ophelias Zimmer. Considérant Hamlet comme l’emblème d’une masculinité dépassée, et plus largement d’un monde ancien, elle décrit un personnage ridicule, égoïste et détestable. Face aux accusations et confronté à la menace de sa disparition, il se débat et se contorsionne, essayant tant bien que mal d’éteindre l’appareil puis de se hisser jusqu’au micro pour prendre la parole et défendre son cas. Un dernier tour de piste lui est accordé, annoncé par le titre de la pièce, pour se faire entendre et peut-être comprendre avant d’être enfin effacé. Se proclamant admiratif du stand-up, Ben Duke procède à un roast en bonne et due forme de l’homme qu’il incarne tout en lui sauvant la peau. En tant qu’il représente le théâtre, Hamlet est aussi victime de notre temps : considéré comme futile voire obsolète, menacé par les coupes budgétaires, il est contraint de prouver son utilité tout en se débrouillant avec les moyens du bord.
Après Médée puis Roméo et Juliette, Ben Duke travaille à nouveau à partir d’une figure constitutive de nos imaginaires communs. De l’œuvre initiale, il tire un texte de sa conception empreint d’humour et ponctué de quelques interludes à la fois chorégraphiques et musicaux. Créant une ouverture par l’altération de l’attendu, il trouve “[sa] place à l’intérieur” en se jouant de notre souvenir de l’intrigue et des rapports entre les personnages. Fantasmant une époque shakespearienne au cours de laquelle le théâtre aurait été en mesure de représenter la société dans son ensemble, sa méthode d’écriture déjà éprouvée est donc une façon de s’adresser au plus grand nombre. La mémoire collective comme point de ralliement. Ces histoires sont également une boussole pour le metteur en scène, qui revient à elles au cours de la création, dans les moments de doute ou de difficulté. Soutenant qu’ils sont porteurs d’un sens et d’une richesse inépuisables sans exclure pour autant de leur faire un sort, il entretient un rapport ambivalent avec ces textes dits classiques. Son Hamlet en est représentatif, à la fois texte refuge et homme à déboulonner. S’identifiant par la force des choses au personnage en tant qu’il est lui-même “un homme blanc avec un parcours relativement privilégié”, Ben Duke en fait à la fois le porte-étendard d’un théâtre malmené dont il défend la survie et l’incarnation d’un monde passé dont il souhaite voir le crépuscule pour mieux imaginer l’avenir.
CAPRA (une chèvre) – Jeanne Candel
De et avec – Jeanne Candel, Vladislav Galard, Pauline Huruguen, Sarah Le Picard, Léo-Antonin Lutinier, Laure Mathis, Matthieu Naulleau, Thibault Perriard
Mise en scène – Jeanne Candel
Direction musicale – Thibault Perriard
Collaboration artistique – Marion Bois
Assistanat à la mise en scène – Eléonore Barrault
Scénographie – Lisa Navarro
Costumes – Pauline Kieffer
Assistanat aux costumes – Constant Chiassai-Polin
Lumière – François Fauvel
Assistanat lumière – Marie-Lou Poulain
Prochaines dates
Les 4 et 5 novembre 2026 – Bonlieu Scène nationale, Annecy
Du 2 décembre au 13 décembre 2026 – TGP Théâtre Gérard Philippe, CDN de Saint-Denis
Du 16 au 18 décembre 2026 – mixt, terrain d’arts en Loire atlantique, Nantes
Du 20 janvier au 7 février 2027 – BRUIT, Festival théâtre et musique, la vie brève – Théâtre de l’Aquarium
Les 10 et 11 février 2027 – Malraux scène nationale Chambéry Savoie
Du 2 au 4 mars 2027 – La Comédie de Saint-Étienne, CDN
Du 9 au 12 mars 2027 – tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine
Les 21 et 22 avril 2027 – Scène nationale Albi-Tarn
Du 27 au 29 avril 2027 – Théâtre des 13 vents, CDN de Montpellier
Music, Music – Trajal Harrell
Chorégraphie, interprétation, costumes, scénographie, son, lumière – Trajal Harrell
Dramaturgie – Katinka Deecke
Scénographie – Nadja Sofie Eller
Lumière – Sylvain Rausa
Son – Santiago Latorre
Assistanat aux costumes – Sally Heard
Assistanat à la scénographie – Eva Lillian Wagner
Prochaines dates
Les 7 et 9 août 2026 – Odeon Theatre, Vienne (Autriche), dans le cadre d’ImPulsTanz
Du 21 au 23 août 2026 – HAU Hebbel am Ufer, Berlin (Allemagne), dans le cadre de Tanz im August
Les 15 et 16 mars 2027 – Tandem Scène nationale, Hippodrome de Douai
Du 11 au 13 mai 2027 – Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse)
Du 20 au 22 mai 2027 – Gessnerallee, Zurich (Suisse)
Du 25 au 27 mai 2027 – Pavillon ADC, Genève (Suisse)
The Last Hamlet – Ben Duke
Conception et mise en scène – Ben Duke
Avec – Miguel Altunaga, Ben Duke, Hannah Shepherd
Avec la collaboration exceptionnelle pour le Festival d’Avignon d’Anna B Savage
Décors et costumes – Soutra Gilmour
Lumière – Jackie Shemesh
Son – Jethro Cooke
Vidéo – Will Duke
Dramaturgie et traduction en français pour le surtitrage – Karthika Naïr
Consultante de création – Raquel Meseguer Zafe
Collaboration créative – Sarah Calver, Luigi Nardone, Jamie Wood
Prochaines dates
Du 22 au 30 septembre 2026 – Théâtre de la Ville, Paris
Du 20 au 22 octobre 2026 – Romaeuropa Festival, Rome (Italie)
Du 4 au 7 novembre 2026 – Sadlers Wells East, Londres (Royaume-Uni)
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