Berlioz Trip : un orchestre dans la tête

Après une série de dates en solo au théâtre de la Flèche, le spectacle Berlioz Trip de Géraldine Aliberti-Ivañez s’offre une date en version orchestrale sur les planches du Châtelet. Il clôt ainsi le festival « Les folies musicales », une série de propositions qui déplacent les codes du concert classique pour se mélanger à la danse, la vidéo, le théâtre et même l’électro. Accompagné de l’Orchestre de Chambre de Paris en grande forme, le comédien Régis Royer retraverse l’écriture de la Symphonie Fantastique de Berlioz.

Poupées russes

« La muse n’est pas là, le concert ne peut pas avoir lieu ».

 « La muse n’est pas là, le concert ne peut pas avoir lieu ». Après une ouverture de concert attendue – accord du premier violon, entrée de la cheffe, premier mouvement – le comédien brise le code en sautant sur scène depuis le public : on arrête tout, Harriet n’est pas là. Harriet, c’est une comédienne anglaise qui fait sensation cette année-là à Paris (1827), et dont Berlioz est tombé fou amoureux en la voyant dans le rôle d’Ophélie, jusqu’à l’obsession. La rupture classique mais efficace du pacte du spectacle avec le public produit quand même son petit effet quand il s’agit d’interrompre tout un orchestre de 50 musicien·nes. On rallume la salle, on cherche Harriet dans le public ; j’étais assise au deuxième rang, le comédien a fait mine de me prendre pour elle pendant quelques secondes et j’en étais assez bouleversée. Ce n’est pas rien de vivre cette rencontre des temporalités ; à une petite trentaine d’années près, la Symphonie Fantastique aurait pu se jouer réellement au Châtelet, au temps de Berlioz. Et le spectacle joue continuellement sur la brèche de ces temps emboîtés comme dans des poupées russes : la symphonie que nous écoutons réellement aujourd’hui en 2026, le moment fictionnalisé de cette première donnée en 1830 dans la salle du Conservatoire (aujourd’hui la salle du CNSAD), et la musique qui s’écrit dans la tête du compositeur, pendant ses longues nuits d’écriture hallucinées sous vin rouge et opium. Le spectacle ne tranche pas, et le comédien ne fait pas non plus mine de ne pas voir l’orchestre qui occupe toute la scène : ils sont sans doute dans sa tête, alors qu’il fait les cent pas dans sa mansarde.

La fabrique du génie

(c) Alex Horn

Le spectacle assume une dimension pédagogique qui rappelle l’Amadeus de Milos Forman : comment écrit-on une symphonie ? L’Orchestre de Chambre de Paris joue le jeu de la citation, en ponctuant le texte d’extraits très courts. Le comédien décortique les motifs musicaux, les idées, les imitations (cloches, langues de vipère crépitantes, moqueries de sorcière, coups de tonnerre…), il agrémente le récit d’éléments biographiques de sa lutte pour l’amour de Harriet, ses tentatives d’arracher une autre conquête aux bras d’un rival en fomentant un complot de roman d’aventures… Le mélange fonctionne plutôt bien, c’est ludique et efficace, et la musique s’éclaircit sous nos yeux, elle nous est traduite en images et en récits.

Le comédien et la cheffe d’orchestre sont comme deux faces d’une même pièce, des jumeaux dos à dos qui parlent à deux orchestres, l’un réel et l’autre imaginaire ; et la cheffe Barbara Dragan, Pierrot muet en blouse noire, se fait le double du compositeur fou pour maintenir le lien entre les deux mondes. Le spectacle assume la frustration relative de ne donner au public que des miettes de cette symphonie si étrange, si narrative, si bien qu’on en demande davantage, et que c’est un cadeau lorsque la musique peut enfin se déployer. Et lorsque la Marche au Supplice retentit enfin, dans le présent du spectacle, Berlioz m’a semblé symboliquement déjà mort – ou du moins, le Berlioz héros de cette drôle d’histoire qui se cache dans les mouvements de la symphonie, décapité sur l’échafaud.

L’orchestre en jeu

Géraldine Aliberti-Ivañez nous rappelle qu’au plateau, un orchestre est une foule.

Bien qu’il y ait toujours des limites à ce qu’on peut demander à un orchestre sur une scène de théâtre, il faut reconnaître à Géraldine Aliberti-Ivañez le talent d’avoir poussé plus loin qu’à l’ordinaire les possibilités du dialogue entre comédien et musicien·nes. La scène du Sabbat est complètement saisissante, simplement parce qu’elle nous rappelle qu’au plateau, un orchestre est une foule. Ce n’est pas un privilège réservé seulement aux chœurs d’opéra. Ces derniers tableaux m’ont donné rétrospectivement envie de plus – plus de jeu ! plus d’interactions ! plus d’images ! – mais c’est déjà une proposition forte, et qui assume aussi une descente progressive dans les Enfers, une prise de pouvoir : le monstre qu’est cet orchestre imaginaire dans le crâne de Berlioz finit par déborder du cadre. Peut-on être avalé par sa propre création ? La force de ces cinquante musicien·nes sans parole nous rappelle la formidable puissance de jeu que peut être un orchestre sur scène. C’est du théâtre, aussi, déjà. Jusqu’aux saluts où la metteure en scène les fait saluer en bord de scène, debout, loin de leurs pupitres attitrés, toustes en groupe comme une bande de comédien·nes. Aujourd’hui, nous avons raconté une histoire ensemble, semblent nous dire ces interprètes ramené·es à l’égalité. Ce doux bazar de fin de spectacle fait un bien fou, et donne envie d’aller plus loin encore dans le mélange des codes, des genres, des mondes ; et c’est bien la chance des orchestres de chambre d’arpenter d’autres chemins de création. Longue vie aux projets bizarres !

(c) Romain Alcaraz

BERLIOZ TRIP ORCHESTRA
D’après les Mémoires d’Hector Berlioz et la Symphonie Fantastique, op.14
Auteure et metteure en scène – Géraldine Aliberti-Ivañez
Direction musicale – Barbara Dragan
Avec l’Orchestre de chambre de Paris, violon solo Franck Della Valle
Comédien – Régis Royer
Création vidéo – Arnaud Kehon
Création sonore – Léo Magnien
Création lumière – Xavier Duthu
Réalisation sonore – Géraldine Foucault-Voglimacci
Collaborateur artistique – Victor-Gauthier Martin
Regard artistique et chorégraphique – Nina Vallon
Production – VIVANT!e