RING © Simon Gosselin

RING : des hommes à la hauteur

Les couilles sur la table, autopsie

Deux hommes se jaugent. Ils se tournent autour. Ils attendent, se provoquent. Ils grognent, un peu. Enfin, ils se rentrent dedans. Ils sont quasi-nus, leur pudeur recouverte d’un mini-mini-short brillant, le muscle bandé, la peau bientôt perlée de sueur et de sang. Ils gémissent, geignent, halètent. Leurs cris se mêlent, leurs jambes, leurs bras, ils ne forment plus qu’un amas de chair glissante, vibrante, vivante. C’est fou comme un combat de boxe ou de MMA — summum de la virilité — ressemble à une scène de sexe entre hommes — trahison ultime de la virilité. C’est fou comme ce qui est le paroxysme de la masculinité chez « les hommes les vrais » peut être assimilé à du cul. Et si, plutôt que de se battre entre eux, les hommes aimaient se prendre les uns les autres ? Si, plutôt que de faire la bagarre, ils voulaient simplement faire l’amour ? Se toucher, faire du peau-à-peau, coller son corps contre le corps de l’autre, mêler ses sueurs, crier de concert, taper au fond, être fier d’avoir une belle paire de couilles, on parle de quoi, là ? RING pose la question : oh les bonhommes, est-ce que notre rêve d’être hyper forts, hyper musclés, hyper moulés dans nos poom-poom shorts satinés, est-ce que ce rêve il ne serait pas un peu gay ?

© Simon Gosselin

La Virginie Despentes de King Kong Théorie serait bien contente de ce spectacle qui met en scène le plus gros paradoxe de la masculinité, elle qui écrit : « On dirait qu’ils veulent se voir baiser, se regarder les bites les uns les autres, être ensemble en train de bander, on dirait qu’ils ont envie de se la mettre. On dirait qu’ils ont peur de s’avouer que ce dont ils ont vraiment envie, c’est de baiser les uns avec les autres. Les hommes aiment les hommes. » Lukas Dana a vraiment pratiqué la boxe, pendant longtemps, de manière assidue. Les vestiaires, les salles de sport et de gala, les rings, les échauffements, les douches après l’entraînement, le trac avant le combat, il connaît tout ça. De son dégoût pour la castagne — se faire maraver la tête c’est pas son truc — et de sa fascination pour la lutte entre hommes, le corps à corps, la tape, il en a fait un spectacle. Cette ambivalence est au cœur de RING : qu’est-ce qui les poussent, eux les hommes, à tant aimer se faire démonter la gueule ? Pourquoi les hommes aiment-ils donner les coups, et les prendre ? Et pourquoi tout un parterre d’autres hommes aiment les regarder faire ça, public de voyeurs consentant à la violence, au sang, et à tout ce frottis-frottas hautement homo-érotique ?

Ce combat de boxe qui ouvre le spectacle en trois rounds de 1 minute est la trouvaille de ce spectacle. Les voyeurs c’est nous, le public ; les boxeurs c’est eux, Lukas Dana, acteur de théâtre venu du handball, et Erwan Tarlet, performeur venu du cirque.  Dans le silence le plus total, ponctué des halètements étranglés des lutteurs et des rires un peu crispés des spectateur·ices (« mais qu’est-ce qu’on est en train de regarder ? »), le combat se déroule comme une danse : pas chassés, sauts, demi-pointes, corps en suspens, corps en envol, choc des peaux, bande-son réduite aux bruits des baskets sur le sol en plastique. Et on regarde, fasciné·es, ce spectacle de violence et de sexe décomplexé, ces corps en lutte qui s’embrassent, ces peaux qui se liquéfient d’effort et de désir. J’aurais pu regarder ça pendant des heures, cette mise en lumière de la pornographie homosexuelle larvée dans les combats de boxe ou de MMA, ici décorrélée de son contexte habituel. En effet, on n’est ni à la télé ni dans une Arena, le public ne hurle pas et la bière ne coule pas à flots ; non, ce soir, dans cette petite salle en quadri-frontal du 104, deux hommes s’affrontent, ils sont presque nus, le public est silencieux, la lumière est crue, et Lukas Dana propose sa déconstruction du mythe de la virilité.

© Simon Gosselin

#allmen

S’ensuivent des scènes plus classiques, dans lesquelles les deux acteurs parlent d’eux, de leur expérience de la masculinité, de la violence, de la performance de leur propre virilité : c’est quoi se battre dans une salle de sport et à l’arrêt de bus ? C’est quoi ne pas avoir su parler à son père et devenir soi-même père ? C’est quoi avoir soif de sang et d’un monde meilleur ? C’est quoi être petit et c’est quoi être grand ? Tout s’enchaîne avec légèreté et une grande maîtrise du rythme mais aussi de la plume et de l’incarnation. Les deux acteurs nous entraînent dans les méandres de leur construction personnelle, on est ému·es, touché·es, c’est souvent drôle, parfois déroutant, toujours percutant. Et c’est rafraîchissant de voir des hommes s’emparer du sujet de la violence, sujet dont ils sont eux-mêmes le sujet alors même qu’on l’aborde à travers des éléments de langage qui effacent complètement la culpabilité des hommes : « violences faites aux femmes », « violences conjugales », « violences environnementales », « violences policières », « violence économique », « violence systémique »… Pardon, hein, mais qui c’est qui les perpétue ces violences ? Elles ne sont pas auto-générées, elles sont bien le fait — dans l’écrasante majorité des cas — d’une partie de la population : les hommes. Ce sont les hommes qui violentent les femmes, la planète, les pauvres, les personnes non-blanches, les personnes non-valides… Et ça fait du bien, après des siècles de combats féministes portés uniquement par les femmes, de voir des hommes s’intéresser à la cause, avec humilité et sans jamais s’ériger en maître à penser. 

Lukas Dana incarne ces questionnements du point de vue du dominant, du violent, avec humour et bienveillance mais aussi justesse et auto-dérision. Il liste toute la bibliographie que tout homme déconstruit qui se respecte a dans son petit balluchon du féminisme pour débutants, comprend bien qu’il n’y a pas une masculinité mais des masculinités, que la patriarcat est une tannée pour tout le monde et que les hommes (dans une moindre mesure, mais tout de même) n’y échappent pas, et que si les hommes veulent participer à la sortie de ce monde violent et avoir une vie bonne il va falloir charbonner, ne pas avoir peur de taper là où ça fait mal, de parler de ses émotions et de ses rêves, et surtout de proposer des incarnations masculines multiples, diverses, foisonnantes, riches et complexes, faire naître des hommes, des vrais, sans honte, sans peur, et sans reproche.

Sûrement la forme, courte et plutôt classique, même si bien rythmée et joyeusement hybride, est-elle encore trop propre pour embrasser l’ampleur du combat. Il faudrait encore plus de rounds, plus de sang, plus d’hommes qui viendraient s’en prendre encore plus plein la gueule, gaiement, follement. Et ça serait franchement jouissif. Lukas Dana a ouvert une brèche dans laquelle on espère que tous les hommes cis-hétéro du monde du théâtre (et y en a pas mal) s’engouffrent : se regarder le nombril non plus pour se conforter et se lamenter (l’artiste maudit bla bla bla, la culture c’est dur bla bla bla) mais plutôt pour tenter de comprendre ce qui fait d’eux des êtres violents et dominants, et arrêter d’en être. Tout un programme dont je me réjouis d’avoir vu le prélude en RING et dont j’ai hâte de voir la suite.

© Simon Gosselin

Certes, le spectacle est trop court, trop inabouti, on reste sur sa faim. Mais RING nous a ouvert l’appétit : solide, prometteur, on en veut plus. Lukas Dana, après sa première pièce intitulée KING, et maintenant avec RING s’impose tranquillement comme une nouvelle figure du théâtre qui émerge et qui s’énerve : un homme qui nous a tapé dans l’œil, dont les coups ont visé juste. Un homme à suivre, donc.

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