Au-delà de toute mesure, d'Elsa Agnès

Au-delà de toute mesure : l’art ou la renaissance du désir

Au Théâtre de la Tempête, Au-delà de toute mesure, la nouvelle pièce et première mise en scène d’Elsa Agnès fait se rencontrer trois solitudes dans un imaginaire musée de peintures d’une Venise en cours de submersion. À travers une écriture qui allie le trivial et le poétique, l’autrice, metteuse en scène et comédienne fait des œuvres de la Renaissance que côtoient ses personnages l’étincelle à même de raviver la joie et la passion, et propose de retrouver, dans un monde qui le menace, une camaraderie sensible avec l’art comme modalité d’existence.

Dans la salle de pause d’un musée vénitien, à côté d’un distributeur automatique, deux gardiens, un homme et une femme, mâchent un sandwich triangle au thon. L’homme tente une amorce de conversation qui reste à sens unique, énonçant des banalités sur la fréquentation, le goût de leur déjeuner, ou la machine à eau dont le bidon reste désespérément vide. Puis, sans prévenir, la femme qui nous fait face lui répond : « Des fois quand il fait mauvais dehors comme aujourd’hui et qu’il n’y a pas beaucoup de lumière, quand je te regarde, j’ai l’impression que ton visage tombe, et je n’ai pas envie de te parler. » Une phrase dont l’étrangeté tranche avec l’ordinaire des tentatives de l’homme, et qui annonce déjà la tonalité du spectacle que nous allons voir – une pièce à cet endroit de frottement, d’étincelles, entre le beau et le trivial, entre l’art et la vie. Après une première écriture remarquée, Le Caméléon, la comédienne Elsa Agnès, vue chez Chloé Dabert, récidive en passant cette fois également à la mise en scène de son propre texte, Au-delà de toute mesure, créé à la Comédie de Reims et présenté ce mois-ci au Théâtre de la Tempête, au cœur du bois de Vincennes.

Le voisinage des œuvres

Elsa Agnès y interprète elle-même le rôle de Marie, gardienne du musée arrivée depuis quelques mois, qui partage ses journées aux côtés de son acolyte Giovanni, gardien par tradition familiale, incarné par Matteo Renouf : dans ces premières minutes, leur interaction a quelque chose de beckettien, celle d’un couple coincé dans un lieu indéfini, condamné à regarder le monde par la fenêtre, dans l’attente d’un événement qui n’arriverait pas – voire évoque une sorte de purgatoire, dans les mots de Marie, qui patiente ici sans personne qui l’attende quelque part. Mais leur duo de solitaires en décalage, souvent comique, qui veille un musée quasi désertique, est bientôt rejoint par une troisième personne, Violaine (Catherine Vinatier). Visiteuse éphémère pour une semaine, elle vient tous les matins, apprêtée chaque jour d’un foulard différent, admirer les tableaux de grands maîtres de la Renaissance et se lie d’amitié, ou plutôt d’une étrange camaraderie, avec Marie, avec laquelle elle commente les personnages des toiles, puis avec Giovanni. Violaine amène cette touche de joie qui vient teinter la mélancolie des deux gardiens, et changer l’équilibre de leur quotidien.

Quand à l’extérieur la Sérénissime victime de l’Acqua Alta prend l’eau de toute part, l’espace du musée créé par l’écriture et la mise en scène d’Elsa Agnès est une bulle, un monde à l’atmosphère étrange, fantomatique, où la vie s’écoule différemment, rappelant les espaces liminaux dont nous parlions déjà à propos d’une autre pièce sur des gardiens d’un musée imaginaire, Toutes les villes détruites se ressemblent – à laquelle fait étrangement écho Au-delà de toute mesure. Si l’arrivée de Violaine fait événement, c’est qu’elle revigore Marie et Giovanni, les sortant de leur torpeur existentielle, en permettant à la parole de se délier, grâce aussi à l’entremise muette des tableaux qui tapissent les murs – débordant leur cadre pour s’afficher en grand partout sur la scénographie, elle-même très picturale. Elsa Agnès fait de ces grandes œuvres qu’on a vues sans vraiment les regarder, le cœur de sa pièce, le révélateur des intériorités des personnages, dans leur complexité morale et émotionnelle. En effet, c’est face à l’image qu’elles renvoient, miroir de l’être, que ceux-ci sondent les recoins de leurs âme. Ainsi La Madeleine Repentante du Caravage fait s’interroger Marie sur le regret et la réparation ; Le portrait du jeune homme dans son cabinet de Lorenzo Lotto plonge Giovanni dans une méditation sur le passé et l’avenir, et les choix que l’on fait. Sans jamais en faire trop, l’écriture subtile et précise d’Elsa Agnès nous laisse deviner et esquisser à leurs confessions les traces d’un passé sombre ou douloureux, traces qui s’effacent comme une lettre tracée au crayon à papier qu’on aurait relue trop de fois, mais dont certaines phrases restent accrochées à la mémoire… Violaine, quant à elle, peint à Marie le portrait d’un amant parfait avec lequel elle peut passer des heures en silence, et, en exprimant tout l’amour et le désir qu’elle vit à travers lui, contamine petit à petit les deux autres.

Au-delà de toute mesure, d'Elsa Agnès
© Simon Gosselin

Le retour du désir

Car ce qui rejoint ces trois personnages, c’est le retour du désir, d’un désir qu’on pensait oublié et qui refleurit au contact à la fois les uns des autres et des peintures. C’est bien la proximité des œuvres, le voisinage de l’art qui donne à ces êtres lestés d’ordinaire le regain d’intensité, le sursaut de vie, nécessaire à les transformer en espiègles trublions : restant une nuit après la fermeture, les trois nouveaux amis libèrent leurs ingéniosités enfantines en reproduisant les scènes mythologiques des tableaux, de Narcisse mélancolique à Bacchus ivre de vin. Dans une lumière crépusculaire, leurs jeux de théâtre et danses traditionnelles réinventées racontent une joie de vivre retrouvée, éphémère mais lumineuse. Loin d’une approche snob ou inutilement sophistiquée des œuvres, Elsa Agnès raconte comment la camaraderie de l’art – pas seulement celle des tableaux, la plus visible, mais aussi celle des chansons (Nick Cave, Van Morrison…) ou de la poésie (René Char) – peut traverser nos êtres, nourrir nos âmes, et attiser un feu qui crépite quelque part, là, au creux de nos chairs, et ne s’éteint jamais tout à fait. Et Giovanni de citer Shakespeare : « Je dois partir et vivre, ou rester et mourir. »

Une libération teintée d’inquiétude, car cette proximité avec les œuvres est mise en péril par la montée des eaux qui risque d’engloutir Venise. Derrière cette menace élémentaire, climatique, c’est tout un monde – le nôtre – où l’art est menacé de disparition dans lequel Elsa Agnès ancre son récit. Celle-ci s’exprime avant tout d’une manière cataclysmique – le musée abandonné qui commence à prendre l’eau, toute une ville qui s’enfonce inexorablement, comme un symbole presque mythologique – mais aussi à travers une dimension politique qui point doucement au détour d’un récit de Violaine, dont le cinéma indépendant de sa ville va fermer, remplacé par un parking. Face à cette menace à la fois diffuse et bien réelle, la pièce affirme doucement mais avec conviction la grande nécessité à maintenir et préserver ces espaces – des espaces de friction où, en contact avec d’autres regards, d’autres corps, d’autres sensibilités, se forme la possibilité d’un rapport véritablement intense à la vie, lequel peut se cultiver en dépit et à travers la platitude d’une existence sans relief. Comme l’exprime Violaine, « Si c’est mi-figue mi-raisin, je préfère mourir. » Il faut alors, au plus vite, vivre et aimer au-delà de toute mesure.

Au-delà de toute mesure
© Simon Gosselin

Au-delà de toute mesure

Texte et mise en scène – Elsa Agnès
Avec – Elsa Agnès, Matteo Renouf, Catherine Vinatier
Collaboration à l’écriture et à la mise en scène – Adèle Chaniolleau
Costumes – Marie La Rocca
Scénographie – Aliénor Durand
Lumières, vidéo – Thomas Cany
Son – Auréliane Pazzaglia 
Construction du décor – Atelier décor du ThéâtredelaCité
Réalisation des costumes – Atelier costumes du ThéâtredelaCité – Nathalie Trouvé
Travail vocal, voix – Jeanne-Sarah Deledicq
Réalisation de la tête de Goliath – Gwendoline Bouget
Régie générale, régie lumières – Arno Seghiri
Stages assistanat à la mise en scène – Perrine Magne, Amélie Garcia-Dupuis
Voix audioguide – Florian Onnéin
Habillage – Esther Amilien
Régie son – Camille Gateau
Régie plateau – ArNo Seghiri, Mohamed Rezki, Vivien Simon
Musique enregistrée – chant choral des élèves de la classe de la Comédie promotion 25-27, chant de Jeanne-Sarah Deledicq, trombone de Thomas Cany

Au Théâtre de la Tempête (Paris) du 13 mars au 12 avril.

Prochaines dates
14 au 16 avril – Théâtre de la Vignette, en co-accueil avec le Théâtre des 13 Vents – CDN de Montpellier

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