Présentée dans le cadre du Festival Séquence Danse au CENTQUATRE – Paris du 1er au 4 avril 2026, Cruel Trop Tard est une singulière performance du circassien et musicien Tsirihaka Harrivel en collaboration artistique avec Vimala Pons (compagnie TOUT ÇA / QUE ÇA), conçue comme le préambule d’un plus long format prévu pour 2027, TELA MISSILIA ARMA. Dans cette introduction de 35 minutes, le public est placé de part et d’autre d’un long couloir blanc transformé en champ de tir, au sein duquel une archère et une danseuse s’observent sans mots, enrobées de la solennité du Kyūdō (l’art traditionnel japonais du tir à l’arc) et du flux de pensées sonore et poétique d’une femme aux prises avec toutes les cibles de sa vie.
Le cœur pour cible
Une succession de tableaux reconstituent des instants marqués par la surprise ou la douleur, dans lesquelles le réel devient le projectile, et le cœur la cible.
« Il fait beau ». La voix rauque qui sort des haut-parleurs nous l’assure, et nous sommes bien obligé·es d’y croire : dans cet espace liminaire, ni vraiment habité, ni totalement abandonné, aucun signe du monde extérieur. On y reconstruit mentalement les indices de la vie banale de cette anonyme qui semble au bord du basculement : sa chambre, son canapé, son aversion pour ses collègues, sa fête d’anniversaire, son accident de voiture. De ces micro-situations narrées, figées dans leur neutralité, se déploie pourtant une atmosphère lourde et poudreuse, un cri retenu qui voudrait tout renverser. On est saisi par l’apathie presque clownesque de cette voix, qui avoue avoir confondu sa valise avec un bidon d’essence.
Cette créature sonore se déplie ici à travers deux corps : celui de l’archère Caroline Ducrest, qui manipule avec extrême lenteur et précision son immense arc, et celui de la danseuse et performeuse Charlotte Le Hir, double erratique faisant office de cible. Une succession de tableaux reconstituent symboliquement des scènes du quotidien, des instants marqués par la surprise ou la douleur, dans lesquelles le réel devient le projectile, et le cœur la cible. Ici, le cœur transpercé par les flèches est d’ailleurs bien visible, matérialisé par le découpage de la lumière et de la fumée, créant des images somptueuses.
Face à face

La précision chorégraphique de l’archère est saisissante : du fait de l’immensité de cet arc japonais, Caroline Ducrest redouble d’amplitude dans ses gestes, et semble parfois vouloir prendre son arme dans les bras. Ces gestes martiaux s’accompagnent d’un jeu très précis et astucieux de micro-mouvements des mains de l’archère, qui se superposent presque magiquement avec certaines phrases prononcées par la voix : comme si la vie entière de l’inconnue était contenue dans cet objet-arme. De l’autre côté, Charlotte Le Hir impose sa présence mystérieuse, imprévisible, presque frondeuse. Face au calme olympien de son alter ego, elle incarne une embuscade, par une danse de soubresauts, le danger d’un numéro de fakirisme, ou encore l’instabilité de ses tours de bois qui s’éparpillent au sol.
Mais ce personnage est surtout celui qui vient placer son corps à l’endroit du danger réel : juste en face de l’archère, et de ses flèches prêtes à être décochées à plus de 200 km/h. Dès sa première apparition, elle est d’ailleurs fondue dans la cible, un gros bloc de mousse qu’elle tient dans ses bras et dans lequel Caroline Ducrest tire sa première flèche. Dans un effet de miroir percutant, la dernière scène rapproche à nouveau les deux femmes : l’archère, de plus en plus tremblante, retient sa flèche pendant de longues minutes, à mesure que la danseuse s’approche d’elle, sans craindre le danger.
Le cirque comme art martial
Cruel Trop Tard permet de se confronter à la cruauté de la vie vacillante, de la sérénité impossible entre un corps menaçant et un corps menacé.
Pour Tsirihaka Harrivel et Vimala Pons, « la convocation du danger et du périlleux permet sans en avoir l’air de parler de la faillibilité de la vie. » Si Cruel Trop Tard ne met pas frontalement en scène une discipline de cirque, celui-ci reste en sous-texte de par ses origines mêmes d’art « martial », ici adjoint poétiquement à l’art japonais du Kyūdō. Deux langages « du danger et du périlleux », dans lesquels on met en scène des corps en danger de mort. Tsirihaka Harrivel l’a notamment vécu de très près en 2017, lors d’une chute de 7 mètres pendant une représentation publique du spectacle GRANDE, qu’il interprétait avec sa partenaire Vimala Pons, dont il est sorti quasiment indemne.

Cruel Trop Tard est bien une expérience circassienne en ce sens, en tant qu’elle permet de se confronter à la cruauté de la vie vacillante, de la sérénité impossible entre un corps menaçant et un corps menacé. De ces impressionnantes flèches qui fusent, dont l’écho strident se maintient même après avoir atteint la cible, on retient cette puissance de la tension qui précède, écho de la tension émotionnelle et humaine. L’art japonais du Kyūdō, ici mis en scène, repose sur la nécessité de la discipline, de l’harmonie, et de l’équilibre entre le corps et l’esprit. Mais comment viser juste lorsque la cible est changeante, brumeuse, intime ? Lorsque l’on vise son propre cœur et que l’on joue avec sa vie ?
Dans cet espace mental immaculé, rattrapé par des manifestations du réel littéralement enfumées, il faut pourtant réussir à viser une cible qui disparaît : Cruel Trop Tard est une science de l’instant propice (avant, c’est trop tôt, après, c’est trop tard). Tsirihaka Harrivel nous plonge dans une partition visuelle et sonore d’une grande intensité, qui enserre autant qu’elle console.
On se réjouit d’avance de découvrir en 2027 le deuxième volet de cette recherche, TELA MISSILIA ARMA, qui mettra quant à lui en scène un agrès original de convoyeur industriel (un tapis roulant ascendant) dont le travail vertical autour de la chute répondra à l’horizontalité du tir à l’arc, avec toujours comme ligne directrice la question du périlleux.
CRUEL TROP TARD
Conception, mise en scène & composition – Tsirihaka Harrivel
Collaboration artistique – Vimala Pons
Texte – Tsirihaka Harrivel et Vimala Pons
Régie générale – François Boulet
Création et régie lumière – Alice Panziera
Archère – Caroline Ducrest
Performance – Charlotte Le Hir
Mise en espace – François Boulet, Tsirihaka Harrivel et Alice Panziera
Construction – Emilie Braun
Administration, production, diffusion – Mathieu Hilléreau – Les Indépendances
Prochaines dates :
24 avril : Nuit de la performance organisée par la Comédie de Genève, en collaboration avec le Musée d’art et d’histoire (MAH) de Genève (Suisse)
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