Les Vibrations du verre : addiction totale

Théâtre pour toustes !

La salle du Théâtre 13 / Glacière est vite pleine à craquer. Le public installé à 180 degrés autour de la scène s’agite et s’observe. L’ambiance est électrique, on rigole fort, des classes de lycéens réparties dans la foule se font des signes. L’atmosphère grouille de vie et d’énergie. La comédienne Oréade Lagrèze Gagneux arrive depuis le public, en grand-mère un peu potache. Elle se hisse sur scène et nous annonce le top départ aux allures de « Il était une fois », l’histoire commence sur les chapeaux de roues.

Jaillissent alors sur scène trois algorithmes personnifiés : Alexa (Margaux Germay), Alexo (Jean Thievenaz) et DogGpt (Loïc Azorin) toustes les trois joué·es par des comédien·nes masqué·es. Iels racontent leur objectif : la jeune collégienne Kelly (Oréade Lagrèze Gagneux) et sa famille doivent passer le plus de temps possible sur leur téléphone. Après une plongée dans les cookies et les données des membres de la famille, les algorithmes décident du contenu personnalisé le plus adéquat pour ferrer leurs poissons.

En l’espace de deux temps, trois mouvements, les personnages nous ont été présentés ainsi que les enjeux de la pièce. Le rythme est très soutenu, on sent que la compagnie 3.6 No Scope maîtrise l’art de capter l’attention. Les Vibrations du verre est leur deuxième pièce après Saigner des genoux, une œuvre qui raconte la fragilité des rapports entre professeurs et élèves. La compagnie semble avoir le goût de s’adresser à une jeunesse vive, exigeante et plus largement à un public néophyte. Les thématiques des Vibrations du verre, la langue et l’adresse, saisissent le public de lycéens. Iels sont impressionné·es des danses TikTok, frémissent quand on mentionne la scarification, jubilent à la mention d’un octogone ou clament leur pudeur dès qu’on parle de sexualité.

Mais ce serait une erreur de dire que la pièce s’adresse uniquement aux adolescent•es, nous sommes bien dans un théâtre généreux qui parle à toustes. Placer le décor dans le noyau familial nous rappelle que cette addiction aux écrans est bien intergénérationnelle. La pièce semble elle-même lutter contre notre capacité d’attention décroissante et met en place plein de ressources pour nous tenir en haleine.

© Fabrice Robin

Rencontre avec un OVNI

Les Vibrations du verre est une pièce profondément libre et qui n’hésite pas à aller dans l’abondance. Il y a une profusion d’hommages, ou d’inspirations qui créer un mélange complètement original. On assiste à la naissance d’un OVNI. Semblent mijoter ensemble : un épisode de Black Mirror, une tranche de comedia del’arte, une louche du travail de Louis Arene et son Munstrum Théâtre, un morceau de Tadeusz Kantor et une bonne dose de Dennis Kelly. Le cocktail décape fort.

On a parfois l’impression d’être nous-même en train de scroller plutôt que de regarder une pièce. Et cela particulièrement avec le jeu des comédien·es qui incarnent les algorithmes. Iels ont des inserts de petites chorégraphies, ou de numéros très physiques entre deux phrases. Cette partition théâtrale oblige les acteur·ices à avoir un jeu en très haute énergie, un rythme chiadé et une incarnation totale. La pièce, par ses contraintes physiques et rythmiques fortes, ne laisse pas de place possible au doute. La performance des comédien·nes est remarquable, on retient la physicalité surhumaine de Loïc Azorin ou la crise pleine de spasmes de Jean Thievenaz.

Toujours dans cette envie de profusion, digne d’un buffet à volonté, les registres changent. On passe d’une scène naturaliste en famille presque sur un ton documentaire, à une adresse très directe style conférence décalée, à une fable contemporaine. Les scènes sont cependant très majoritairement conflictuelles, ce qui donne à voir le drame et l’incapacité des personnages à pouvoir communiquer entre elles·eus, mais qui peut parfois, un peu, nous faire un peu saturer en intensité.

© Fabrice Robin

Regarder nos contradictions

La douceur et l’adelphie nous la retrouvons paradoxalement plutôt dans les personnages des algorithmes. DogGpt nous confie très vite son rêve d’être humain et son envie de reconnaissance, il nous demande : « combien de personnes avons-nous sauvé ? » Ces algorithmes bien qu’étranges, nous apparaissent comme sympathiques, ils ne peuvent pas promouvoir la déconnexion puisque sinon ce sont eux qui disparaîtront.

Ce pas de côté permet d’échapper à un ton trop moralisateur. On n’explique pas tant la collection des données personnelles et le besoin capitaliste qui pousse les consommateurs à se couper du réel en passant un temps faramineux derrière les écrans, (regardez votre temps d’écran du jour et bravo à vous si vous ne rougissez pas un peu face au résultat). Mais cela permet de parler avec vivacité et humour d’un sujet de société. Pendant 1h30, nous ne sommes pas scotché·es sur notre téléphone, mais bien en communauté à voir un tabou représenté sur scène.

Les Vibrations du verre nous aide à affronter ensemble notre culpabilité. La pièce nous donne à voir et à éprouver comment notre machine sociale et sociétale peut s’enrailler. Elle ne nous pousse pas forcément à suivre les préceptes de « Kelly abstinence » à la lettre mais nous accompagne dans nos contradictions et nous rappelle aussi à nos corps imparfaits.

© Fabrice Robin

Les Vibrations du verre est une pièce haletante. Les comédien·nes, portent haut et fort les couleurs de ce conte moderne qui nous attire avec beaucoup d’humour et de malice vers nos contradictions. La pièce est généreuse, joyeusement accessible et fait fi des conventions pour se réinventer avec au cœur de son travail : l’envie de se retrouver tous·tes ensemble.

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