Monarques, d'Emmanuel Meirieu

Monarques : la poésie ne connaît pas de frontières

Les ailes d’un papillon peuvent-elles quelque chose contre le racisme et le fascisme ? Emmanuel Meirieu nous avait laissés bouleversés par son précédent spectacle, Dark was the night. Il y entrecroisait ségrégation raciale aux États-Unis et destin de l’humanité à travers l’histoire tragique du bluesman noir états-unien Blind Willie Johnson, mort à 48 ans, dont une chanson (qui donnait son titre au spectacle) avait été inclue sur le disque d’or représentant l’espèce humaine que la sonde Voyager emportait avec elle aux confins du cosmos. C’est cette même alliance du poétique et du politique que le metteur en scène reproduit dans sa nouvelle création, Monarques, présentée cette semaine au Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne, en co-réalisation avec le Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine. Dans celle-ci, il croise la migration des papillons monarques, survolant tout le continent nord-américain sur 5000 km, des champs d’asclépiades du Canada jusqu’aux forêts de sapins sacrés du Michoacan, et celle d’hommes et de femmes venues de toutes l’Amérique Latine et des Caraïbes, traversant le Mexique sur le toit d’un train de marchandise surnommé « La Bestia » (la bête), infernal périple aux mille dangers, dans l’espoir d’entrer aux États-Unis. Deux migrations donc, l’une animale, l’autre humaine, pour raconter quelque chose de la beauté, de la conviction et de la résilience qui anime tous ces êtres dans la fureur et la violence du monde.

Des ailes pour franchir les murs

Dans sa première partie, en vidéo d’archives projetée sur la grande toile qui cache la scène, Monarques nous emmène au Canada, dans les prairies où les centaines de milliers de monarques passent l’été. La voix remplie d’émotion d’un personnage encore invisible s’adresse à son frère disparu, reconvoquant leurs souvenirs communs au milieu des papillons, dont ils réparaient les ailes cassées à la colle à tissu, et racontant le projet fou de suivre leur parcours en parapente. Déjà, et comme dans Dark was the night qui avait une structure similaire, on est touché par la capacité d’Emmanuel Meirieu à construire autour de sa charpente poétique un récit intime, qui touche notre fibre émotionnelle en quelques mots et quelques images à peine. Si les grandes histoires et les thèmes déployés par le metteur en scène sont fascinants en eux-mêmes, c’est bien par l’écriture et l’interprétation profondément humaines des personnages que nous nous y agrippons, ce sont elles qui nous portent à travers le spectacle. Et puis, le rideau tombe, et nous sommes saisis d’ébahissement en découvrant la scénographie monumentale : un énorme wagon de La Bestia, dans une lueur désertique et poussiéreuse, au sommet de laquelle on distingue des pantins, les silhouettes bringuebalantes de migrant·es épuisé·es… Un décor époustouflant, que les bruits, la lumière, et la fumée semblent presque animer – impression de mouvement du train qui fait de son gravissement un moment où l’on retient son souffle.

Monarques d'Emmanuel Meirieu
© Christophe Raynaud de Lage

Au pied de l’énorme wagon, un homme fouille les déchets amoncelés entre les rails, en quête de quelques gouttes d’eau dans une bouteille en plastique et d’une bâche qui pourrait le protéger de la pluie. Cet homme, c’est Jean : venu d’Haïti, il est sur la bête parce qu’il cherche son frère Wilfrid, émigré au Canada et qui ne donne plus de nouvelles. Incarné par l’acteur haïtien Jean-Erns Marie-Louise, sidérant d’intensité et de justesse, Jean est le cœur battant du spectacle : avec lui, nous escaladons le train, nous voyageons nuit et jour, nous subissons les intempéries, nous souffrons et nous prions que le bon Dieu nous protège. Dans son unique bras, il serre « Santiago », son ami-marionnette à la jambe prothèse : comme nous le racontait la vidéo du début, nombreux sont les migrant·es à perdre un membre au cours de la traversée, dévoré par la Bestia. La première partie en vidéo, qui nous racontait la migration des papillons monarques et le périple des passagers du train, contenait déjà en soi tout le spectacle : l’extrême beauté du vol des lépidoptères et l’extrême dureté des conditions de voyage sur la Bestia, et la façon dont, inspiré·es par cet insecte aux ailes orange et noir qui franchit d’un battement d’aile la muraille militarisée séparant le Mexique des États-Unis, ces hommes et femmes s’y sont identifié, l’ont adopté comme emblème de leur tentative, comme revendication d’un monde aux frontières ouvertes. La poesia no tiene limites.

Pudeur et sensibilité

La vidéo contenait déjà quasiment tout le spectacle : la suite consiste donc à faire exister concrètement ce train, à nous faire ressentir l’enfer de la route, entre accidents, pluie, chaleur, possibles attaques de bandits… et à nous faire vivre ces humains autrement que par des images, mais dans leur chair et leur voix, à témoigner que ce sont des hommes et des femmes comme nous, animé·es par les mêmes désirs de vie, d’amour et de sécurité : on a beau être sur un train de marchandise au milieu du désert, on envoie un selfie à maman, un vocal pour raconter que tout va bien… – même s’il alors dommage que la plupart n’apparaissent que sous forme de marionnettes, figé·es sans expression dans des postures misérables. De surcroît, que ce soit par manque d’inspiration ou par pudeur et délicatesse, l’intrigue de Monarques est ténue, réduite. Le spectacle ne cherche pas à être une aventure à péripéties, ni l’expression d’une colère légitime, mais un hommage modeste et sincère, un témoignage de l’humanité qui pulse partout, même dans les recoins les plus sombres. Jean est rejoint par un second personnage, Reina (Odille Lauria), une femme mexicaine enceinte jusqu’au cou, qui chuchote à sa fille à naître : ne sors pas, pas maintenant, reste encore un peu. Qui veut qu’elle grandisse dans un pays où elle pourra être soignée si elle est malade. Qui lui raconte les odeurs et les goûts du Mexique, la mangue et l’avocat, pour qu’il lui reste quelque chose de sa terre d’origine.

Jean-Erns Marie-Louise dans Monarque, d'Emmanuel Meirieu
© Christophe Raynaud de Lage

S’exprimant dans leurs langues respectives, le créole haïtien et l’espagnol, Jean et Reina incarnent une communauté solidaire aux motivations diverses mais formée dans un même objectif, cette communauté diabolisée, criminalisée, pourchassée par Donald Trump et sa politique raciste. Monarques eux-mêmes jusque dans leurs prénoms, ils se parent d’ailes orangées que Jean a fabriquées avec les moyens du bord, traversent une fête des morts, et rêvent d’envol avec le parapentiste dingue. Emmanuel Meirieu suit ses intuitions scéniques sans en rajouter, il laisse la simplicité de ses correspondances faire leur marque sur nous, sans éviter cependant ça et là quelques redondances dramaturgiques qui atténuent malheureusement la portée émotionnelle du récit. Son récit ouvert et minimal nous laisse un peu sur notre faim : on ressort moins ébloui que par Dark was the night, aux personnages et à la pensée plus approfondis. On aurait ainsi aimé qu’une place plus importante soit faite au personnage de Reina, qui s’efface malheureusement dans la dernière partie, et aux papillons eux-mêmes, et à leur migration menacée par les destructions environnementales et les changements climatiques. Le spectacle y aurait sans doute gagné en richesse, sans aucunement perdre sa grande sensibilité. Restent les mots poignants de tous ces messages vocaux émis comme des étoiles filantes au cœur de la nuit et des prières de Jean et Reina, et ces images pleines de beauté, de soin et d’espoir, de ces ailes qu’on répare et de ces murs qu’on franchit.

Monarques

Texte et mise en scène – Emmanuel Meirieu et Jean Erns-Marie-Louise, avec la complicité de Julien Chavrial et Odille Lauria
Avec -Julien Chavrial, Odille Lauria, Jean-Erns Marie-Louise
Création lumière – Seymour Laval
Création son et musique – Félix Muhlenbach
Création décor – Seymour Laval, Emmanuel Meirieu
Création sculptures, marionnettes, mannequins et accessoires – Émily Barbelin
Création costumes – Moira Douguet et Emily Barbelin 
Régie plateau – Camille Lissarre
Renfort régie – Jérémie Angouillant
Production – Le Bloc Opératoire (Administratrice de production Claire Brasse)

Au Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne jusqu’au 21 janvier.
(en co-réalisation avec le Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine)

Prochaines dates
29 et 30 janvier – MC2: Maison de la Culture de Grenoble
24 mars – Le Manège, Scène nationale transfrontalière, Maubeuge
26 et 27 mars – Théâtre d’Aurillac, Scène conventionnée
2 avril – L’Estive, Scène nationale de Foix
8 au 11 avril – Festival Mythos, Rennes
22 au 26 avril – Les Célestins, Théâtre de Lyon
28 et 29 avril – CDN de Normandie-Rouen
5 et 6 mai – Le Volcan, Scène nationale du Havre
19 et 20 mai – Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence
21 mai – Le Tangram, Scène nationale d’Évreux
26 mai – anthéa, Antipolis Théâtre d’Antibes

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