Après un couscous en vitesse à la pause déjeuner, rendez-vous est pris pour une rencontre au t2g où Old Masters donne les premières dates françaises de sa dernière création en date, Le Cheval qui peint. À la table, dans le hall d’entrée, Marius Schaffter et Jérôme Stünzi, deux des membres du collectif d’âge moyen. Sarah André n’est pas là : elle donne un concert à l’occasion de la réouverture du Centre culturel suisse à Paris. À eux trois, ils sont Old Masters, une entité qui les lie. Ce jour-là, quelqu’un manque pour parler d’eux, de qui ils sont, des trucs qu’ils font. Il est important pour eux – et donc pour moi – de le mentionner, car le collectif est au cœur de leur pratique artistique, une expérimentation de la possibilité de vivre et de créer ensemble qui dure depuis déjà plus de dix ans.
Le Cheval de trois
Dans La Maison de mon esprit, spectacle jeune public dont la création précède Le Cheval qui peint, les trois personnages – Kim, Cleub et Mauro – sont tels des avatars de leurs créateurs et interprètes. Ils se comprennent, échangent et imaginent ensemble sans un mot. Se saisissant d’objets du quotidien, ils les détournent pour créer de courts “effets” : des toiles de peinture deviennent percussions pour accompagner un chant partagé ; le bras d’un ferme-porte hydraulique est utilisé pour casser une plaque de verre, posée en équilibre sur de la pâte à modeler. Idem pour Bande originale, où “Old Masters se présentait sous les traits de trois êtres dont le fil de pensée est le même”. Le Cheval qui peint naît du même geste, poussé à son paroxysme. Ce nouveau spectacle est une tentative de fusion définitive. Telle la femme découpée par la scie du magicien, le cheval est divisé en trois morceaux de costume que sont la tête, le ventre et l’arrière-train. Si chaque membre a sa propre personnalité, ses angoisses et son rapport particulier au monde, l’ensemble fonctionne aussi comme un “tout”. Réunis au service d’un seul et même corps, ils se libèrent de leurs “identités individuelles” pour marcher, trotter et galoper à trois. Ensemble, ils articulent et font se mouvoir ce grand corps.
Le cheval est à la fois cheval et déguisement de cheval. Les interprètes sont tour à tour cheval et partie du cheval. Old Masters est en même temps un et plusieurs. Un jeu de déclinaisons malicieux se construit sous nos yeux.
Partager une même vie artistique nourrit donc incontestablement l’écriture des histoires qu’Old Masters nous fait entendre. Si chacun des cofondateurs vient avec sa spécialité, sa sensibilité, lorsque les mains sont à la pâte, les rôles s’échangent et se partagent. Old Masters n’est pas non plus un cercle fermé. La musique de Nicholas Stücklin, ou la lumière de Joana Oliveira, sont autant de nouvelles dramaturgies contribuant à déplacer, à solidifier et à bâtir la structure de la pièce. Le collectif est donc l’essence même de ce qui permet à Marius Schaffter, Jérôme Stünzi et Sarah André d’imaginer, mais c’est également ce qui structure leurs protocoles artistiques communs. Cela vient d’une idée, d’une envie, d’une découverte, d’une image, cela vient de la proposition de l’un ou de l’autre, cela vient d’une sensibilité individuelle et devient, progressivement, le lieu d’une invention partagée. Il n’est pas question de sujet ou de thématique : la création d’un nouveau spectacle d’Old Masters émane plutôt de l’objet, des personnages ou de leurs costumes. À partir de là, un protocole de création est élaboré, qui guidera le travail d’invention de la forme.
Pour Le Cheval qui peint, c’est d’abord cet étrange personnage qui s’est imposé, un cheval artiste, un cheval représentant le monde jusque dans ses moindres détails, peignant à la fois le laid et le beau, le grand et le petit, le proche et le lointain. Le costume-masque est également parmi les “réjouissances premières de ce projet”. Après les masques tête-oreiller des personnages de La Maison de mon esprit et les étranges visages des êtres-oeuvres de Bande Originale, arrive le cheval par trois imposants costumes-masques bleus, agrémentés d’une crinière rousse. Les contraintes venant avec leur poids et leur taille influent nécessairement sur le jeu : avant tout, le cheval est matière. Les visages des interprètes, peints de la même couleur que les masques, apparaissent au travers des ouvertures circulaires. Les vêtements sont ceux du quotidien, parfaitement humains. Old Masters assume ce contraste entre le costume et la personne qui le porte. Le cheval est à la fois cheval et déguisement de cheval. Les interprètes sont tour à tour cheval et partie du cheval. Old Masters est en même temps un et plusieurs. Un jeu de déclinaisons malicieux se construit sous nos yeux. Rien n’est caché, la trêve d’incrédulité abrogée, sans pour autant que le plaisir de la transfiguration soit jamais laissé de côté. Old Masters a quitté son enveloppe humaine pour devenir cheval, c’est incontestable.

Le Cheval quarantenaire
Si les précédents spectacles d’Old Masters avaient servi de “briques” à l’écriture et à la conception de La Maison de mon esprit, Le Cheval qui peint correspond à un moment charnière dans la vie de la compagnie, celui d’un “renouvellement du désir de création”. La quarantaine arrivée et après une quinzaine d’années de pratique de leur profession, Old Masters franchit une nouvelle étape de son existence. Pour leur précédent spectacle, il s’était agi d’écrire une nouvelle histoire à partir des fragments des pièces qui forment leur répertoire, d’imaginer une forme inédite en employant uniquement ce qui était déjà là, ce qui avait déjà servi. Ainsi, dans une logique de durabilité de la création artistique, costumes, textes, plans de feu, scénographie et effets sonores avaient été réutilisés “comme un alphabet permettant de créer de nouvelles phrases et d’explorer le pouvoir de transformation d’éléments existants”. Une “occasion heureuse de retraverser et de repenser un parcours déjà riche de création collective”.
Le cheval qui peint, ce cheval mondain qui prépare son discours de vernissage, ce cheval sauvage qui a voyagé et parcouru le monde, joyeux et intranquille à la fois, qui est-il vraiment ?
La façon qu’a Old Masters de considérer le spectacle comme une œuvre plastique totale est invariable. Une cohérence formelle qui “tient l’ensemble”. Point commun avec ses pièces précédentes, le groupe revient donc au masque comme élément structurant de l’histoire. Prenant en charge l’apparition d’un personnage unique et principal, il est un masque “total” et costume à part entière, cherchant moins à cacher qu’à faire cohabiter personnage et interprète. En revanche, le décor, bien qu’abstrait, situe davantage l’action. Au plateau, l’espace de jeu est circonscrit à un intérieur domestique de petite taille, sorte de maison-galerie. Nous voyons ses murs noirs, son arche en guise de porte, une ouverture en œil-de-bœuf qui donne sur le couloir et un tableau, peut-être, qui existe par une découpe de lumière rectangulaire. Le lieu est quasi vide. L’éclairage, structurant l’espace, est franc, dans des teintes roses et orangées. Il y a une grande beauté dans la manière dont apparaît et disparaît la tête du cheval dans l’ouverture circulaire de la fenêtre centrale, éclairée par une lumière tournante nous faisant voir toutes les aspérités de sa peau de papier mâché, l’étrangeté de ses yeux noirs et étirés, son caractère tour à tour amusant, suspicieux, doux, triste et inquiet.
Le cheval qui peint, ce cheval mondain qui prépare son discours de vernissage, ce cheval sauvage qui a voyagé et parcouru le monde, qui est-il vraiment ? Il cavale, il imagine, il trotte, il galope, il danse, il converse, il s’interroge. Il est à la fois “un cheval qui représente le cheval”, ambassadeur de son espèce et de la nature animale, et cheval en chemise, anthropomorphisé à l’extrême. Capable de peindre le monde jusque dans ses détails les plus infimes, Old Masters va jusqu’à lui conférer une stature proche de celle d’un démiurge. Il représente également un idéal d’artiste, inspiré par la visite d’une exposition du travail de Valentine Schlegel et de son rapport “simple, presque joyeux, à la fabrication et au travail manuel”. Porté par le même enthousiasme qu’au premier jour, dans la joie élémentaire de continuer à imaginer ensemble, Old Masters prolonge donc son geste collectif avec Le Cheval qui peint. Revenant à son principe premier, il s’interroge : “Qu’est-ce que cela veut dire, aujourd’hui, créer à plusieurs, partager un geste artistique, donner une voix commune à des sensibilités différentes ?”. C’est là que l’inquiétude affleure.

Le Cheval intranquille
Jusqu’à présent, le plateau était le lieu préservé de l’utopie, souvent propice à l’émergence d’un monde plus juste, plus doux, plus beau, là où l’ouverture et la liberté sont possibles. Créer comme une entreprise de soin et une tentative de détournement de l’existant. Old Masters regardait le monde qui l’entoure et nous proposait une autre manière de l’habiter, comme un mode d’emploi pour faire ensemble et autrement. Un espoir, une espièglerie, une joie nourrissent l’écriture de leurs spectacles. C’est à cet endroit précis qu’une bascule s’opère avec Le Cheval qui peint. La bande son intègre, à une orchestration faisant la part belle au synthétiseur et aux cuivres, la captation de bruits provenant de l’extérieur. Cela va crescendo : d’abord le silence, qui inaugure le spectacle, puis l’agitation des enfants qui jouent au bord de l’eau et enfin des cris émanant d’un rassemblement ou d’une manifestation. Combinée au choix scénographique de placer l’action du spectacle dans un intérieur confortable, vient l’impression que le monde n’est plus au plateau mais au dehors, à la périphérie de ce que nous voyons sur scène. Il se passe quelque chose ailleurs et nous sommes réfugiés ici, à l’abri, mais l’extérieur ne disparaîtra pas et toque avec insistance à la porte.
Davantage que de la mélancolie, une certaine détresse se dégage de la dernière partie du spectacle, comme si Old Masters recommençait pour mieux nous dire au revoir.
À la fois représentant d’un ordre naturel, incarnation de la figure de l’artiste et divinité mystérieuse, l’immense cheval polymorphe finit ainsi par tirer sa révérence. Une dernière danse annoncée par le sous-titre du spectacle, “Gala d’adieu d’un cheval artiste”. Ainsi, celui dont le désir de peindre était censément profond, joyeux et simple, a vu le monde et en est revenu. Quelque chose s’est déréglé, une chose dont il est, dans toute son ambiguïté, à la fois victime et observateur. Il a vu ce que l’homme fait à ce qui l’entoure et, face à la désolation, face aux horreurs, renonce à la fois à continuer de le représenter mais également à en faire partie. Il nous regarde dans les yeux et nous parle ainsi : “Vous ne pensez pas qu’on devrait faire autre chose, là ?”. Davantage que de la mélancolie, une certaine détresse se dégage de la dernière partie du spectacle, comme si Old Masters recommençait pour mieux nous dire au revoir. Il y a quelque chose de troublant dans le choix du collectif à présenter comme un idéal cet artiste qui décide finalement de disparaître.
Quel sens trouver au fait de “produire des œuvres dans une période où l’actualité est marquée par les violences, les crises et le repli” ? L’optimisme se dérobe mais, malgré tout, Old Masters continue de créer, et donc, d’espérer. Espérer jusqu’à ce que l’histoire se révèle être sans espoir. Ce temps n’est pas encore venu : à la différence du cheval, Sarah André, Marius Schaffter, Jérôme Stünzi ne sont pas prêts à nous dire adieu. Assurément, la consolation viendra donc du groupe. Si le collectif admet son impuissance face à des forces qui le dépassent, créer ensemble reste encore le meilleur moyen pour surpasser le désespoir et les difficultés. Leur geste, si petit, si insignifiant puisse-t-il paraître, n’en est pas moins une tentative de faire différemment. Partager un même geste artistique, accueillir des sensibilités différentes pour faire œuvre commune, c’est, pour Old Masters, “résister à la passivité et au désenchantement”. Et c’est déjà beaucoup.
Le Cheval qui peint
Écriture, chorégraphie et mise en scène : Old Masters – Sarah André, Marius Schaffter, Jérôme Stünzi
Interprétation : Julia Botelho, Anne Delahaye, Marius Schaffter
Création lumières : Joana Oliveira
Création sonore et musique : Nicholas Stücklin
Scénographie et costumes : Jérôme Stünzi et Sarah André
Accompagnement au mouvement : Loïc Touzé
Régie lumières : Édouard Hugli
Prochaines dates :
Du 6 au 16 juillet 2026 : Théâtre du Train Bleu, Sélection suisse en Avignon
27 et 28 novembre 2026 : Bonlieu Scène Nationale, Annecy
2 et 3 décembre 2026 : Malraux scène nationale Chambéry Savoie, Chambéry
26 et 27 mai 2027 : CDN Théâtre Olympia, Tours
Tous nos Portraits
Tous nos articles sur le Festival d’Avignon
