Veiller sur le sommeil des villes © Géraldine Aresteanu

Veiller sur le sommeil des villes : un ange passe

La scène comme un voyage, un naufrage, un sauvetage

On dit souvent que les premières œuvres sont trop pleines, que l’artiste a voulu tout mettre — de ses doutes, de ses passions, de ses névroses, de ses talents — et qu’au bout du compte, on s’y perd. Veiller sur le sommeil des villes est une première œuvre, une première pièce de théâtre, qui, et c’est un petit miracle, ne tombe pas dans cet écueil. Il y a beaucoup, mais jamais trop : beaucoup de formes et d’outils, beaucoup de textes et d’images, beaucoup de joie et de tendresse. C’est plein, mais jamais trop : plein de clair-obscur, plein de trouvailles, plein de promesse. Louis Albertosi a su doser avec force finesse tous les paramètres mis en place : le texte autobiographique, l’adresse directe au public, la musique extra et intra-diégétique, la radio et la vidéo, le récit de voyage, le drôle et le sérieux, l’anecdote et l’universel, le cinéma et la littérature… Jamais je n’ai été noyée dans cet océan d’éléments : l’intelligence du spectacle, sa délicatesse, c’est de me proposer de m’y immerger, sans jamais me submerger. Et c’est avec un plaisir sincère que j’accepte de plonger dans le monde magique de Louis Albertosi. 

Veiller sur le sommeil des villes © Géraldine Aresteanu
© Géraldine Aresteanu

Commençons par le commencement. Louis n’aime pas voyager. Il ne l’a que très peu fait dans sa vie, jamais très loin, jamais longtemps. Pour lui, le voyage c’est être collé à des gens, en général bruyant et pas sympas, donc vraiment partir, qui plus est en groupe, très peu pour lui. Alors, quand son école de théâtre leur impose, à lui et à ses camarades, comme exercice de partir en voyage d’un mois, il n’a qu’une envie : c’est de crier, tel le type dans le tableau d’Edvard Munch (« aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah »). Les règles paraissent simples, elles sont en réalité un peu terrifiantes : partir seul·e, sans téléphone portable, en pleine pandémie de Covid-19. La tâche n’est pas aisée, d’autant plus quand Louis, qui avait prévu de partir pour Malte en la compagnie symbolique de Jean-Philippe Rameau (et qui, je vous le rappelle, n’aime pas voyager), se retrouve, Covid oblige, à devoir se rabattre sur un plan B pas des plus alléchants : sillonner le Pas-de-Calais à pieds, de Lens à Arras, en passant par Merlimont et Berck.  

De ce voyage forcé et quasi improvisé naîtra une pièce, Veiller sur le sommeil des villes, qui elle-même porte en son sein mille et une formes artistiques : un livre écrit par Louis, une émission radiophonique animée par Mathilde dans laquelle Louis est invité en tant qu’auteur, des séquences musicales interprétées par les pianistes Anna Krempp et Arno Dedeycker (en alternance) et Louis devenu pour l’occasion chanteur, un court-métrage dont la bande-originale est jouée en direct comme à l’époque du cinéma muet, des décors en carton qui bougent et qui parlent, du clown, de l’espionnage, des images silencieuses et de la contemplation, des logorrhées haletantes et des silences habités. Le plateau se déploie alors comme un paysage où les différentes facettes du voyage de Louis se rejouent : poétique, pictural, musical, lyrique, comique, fantasmé, apeuré, mystique, angélique. La scène est un passage que Louis, acteur, chanteur, auteur, metteur en scène, emprunte dans un sens, puis dans l’autre, et en un autre encore, pour franchir à chaque fois des seuils qui sont autant de nouvelles questions : comment créer du lien quand les rues et les campagnes sont vides ? Comment se parler derrière les masques ? Comment aller vers quand tous·tes vous tournent le dos ? Comment marcher quand il n’y a pas de route ? Comment raconter le voyage ? Pourquoi faire œuvre ? Comment vivre en ville ? Comment habiter le monde ? Qu’a-t-il à nous apporter ? Qu’avons-nous à lui donner ? Et les êtres qui le peuplent, comment les aborder, comment les choyer, les chérir ? 

Veiller sur le sommeil des villes © Géraldine Aresteanu
© Géraldine Aresteanu

Les ailes de la liberté

Cette traversée en eaux troubles — celle du Pas-de-Calais, de ses villes et plates étendues vides de leurs habitant·es, mais aussi celle entre ses différents statuts, d’acteur à auteur, d’écrivain à metteur en scène, de l’homme parlant au clown muet, du chanteur au poète —, Louis a décidé de la faire plutôt en cieux gris. Dans Veiller sur le sommeil des villes, Louis est un ange. Mais pas un ange de pureté culpabilisant et ennuyeux, non, un ange type Bruno Ganz dans Les Ailes du désir (film de Wim Wenders et Peter Handke, référence incontournable du spectacle), un ange sympa qui prend soin des gens qui habitent, non pas le ciel, mais la terre, en gardant un œil protecteur sur elleux, un ange éveillé quand tout dort, les êtres mais aussi les choses et les lieux. Un ange avec des émotions, de la colère de la tristesse de l’exaltation. De l’amour. Et qui par amour choisit de faire cette autre traversée, vertigineuse, d’emprunter ce nouveau passage : par amour, devenir humain. Louis, l’ange de la scène en devenir, propose alors une autre voie, de franchir un autre seuil : faire la route de l’humain au non-humain, passer de la couleur au noir et blanc, de la parole au silence, du chaos à l’harmonie. 

Dans cette quête de sens (l’ange de la pièce cherche désespérément des causes à défendre), Louis perdra des plumes, au propre comme au figuré. Le plateau se constelle de plumes blanches qui se détachent des corps, les rendant ainsi plus fragiles mais aussi plus légers, et paradoxalement plus humains. En effet, quoi de plus humain qu’un corps qui se défait de ses atours, quoi de plus entier qu’un être qui s’allège du superficiel, quoi de plus vrai qu’une peau nue ? Au cours de son voyage qui confine parfois à l’errance, Louis — et nous avec lui — apprendra que rationaliser son parcours, trouver une direction à sa marche, un sens aux prières, une signification aux paroles, toutes ses bonnes et louables intentions ne resteront que des vœux pieux. Veiller sur le sommeil des villes, c’est d’abord accepter que la ville échappe, qu’elle soit éveillée ou endormie, à toute garde, la ville se soustrait au regard, au soin qu’on veut lui apporter, à la volonté de bien faire en lui faisant du bien. 

Métaphore de la vie, la ville est un désordre que rien ne peut ranger : il faut s’accommoder des cohabitations, s’en réjouir, les chercher, les aimer. Contempler les alliances bancales entre le laid et le beau, le petit et le grand, le mesquin et le sublime, le vide et le plein, les mégots de cigarettes et les tympans d’église, les meubles abandonnés et les lampadaires qui grésillent, les sons rassurants et ceux qui font sursauter, ce qui est dit et ce qui est tu. Louis nous apprend qu’être un ange c’est se rendre compte de ça : la vie est un débordement permanent que rien ne vient jamais circonscrire, et qu’on a beau faire, beau tenter, beau vouloir, qu’on a beau l’écrire, la décrire, la raconter, la chanter, il faut la laisser couler et naviguer en tout sens. Un voyage sans destination pour accéder, sans peur, à la liberté.

Veiller sur le sommeil des villes © Géraldine Aresteanu
© Géraldine Aresteanu

« L’air est plein de nos cris, nous dit Vladimir dans En attendant Godot, mais l’habitude est une grande sourdine. » Dans le sillage de celle de Samuel Beckett, l’œuvre rigoureuse de Louis Albertosi marche comme un amplificateur et exige une écoute à rebours de l’habitude : l’écoute de la chanson intérieure qui nous est propre et l’écoute des chansons des autres, mais aussi et surtout l’écoute qui permet d’entendre la véritable musique du monde, faite de pleurs, de peurs et de sourires, de détresses, de solitudes et de joies.

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