Festival Rencontre des Jonglages : poésie indocile

ÉCLIPSE / Cirque des Petites Natures – Léo Rousselet

Solo magique et jonglé, Éclipse est une parenthèse imaginaire dans le cours des choses, un poème de l’irrationnel. Le jongleur et musicien Léo Rousselet y crée un monde renversé à travers une série de perturbations visuelles et sonores d’une précision d’horloger, dressant le portrait d’un tendre solitaire qui s’accommode de toutes les catastrophes.

Sur un petit plancher rectangulaire, une chaise, un grille-pain, une bougie, un tas d’allumettes, une balle blanche et, objet de l’irrépressible élan de la curiosité humaine, la ficelle d’un interrupteur. Dans ce petit salon nostalgique, on entend les notes poussiéreuses d’un vieux tango et le ronronnement d’un haut-parleur. Soudain, après une courte obscurité, un jongleur apparaît sur la chaise, comme s’il avait toujours été là. À travers une danse de gestes millimétrés, Léo Rousselet inspecte les moindres détails de son environnement faussement familier, à mesure que celui-ci se met à vaciller.

© Heroen Bollaert

Celui qui ne rêvait que de manger sa tartine en paix se voit confronté à une série d’épreuves absurdes, mandatées par une divinité invisible et facétieuse, et doit résoudre tour à tour les caprices d’une bougie en manque d’attention, d’une fuite d’eau mélomane ou d’un interrupteur indécis. Dans ces jeux rythmiques de lumière et d’obscurité, l’agentivité et les intentions se transmettent à toute matière, dans un carnaval rocambolesque de fumée, feu, eau, vent et miettes. Léo Rousselet transforme le rien en matière magique : les rapports entre l’inerte et le vivant prennent ici une nouvelle dimension, et se complexifient chaque fois davantage en s’imbriquant, les objets finissant par s’influencer entre eux, voire même se liguer contre le seul humain.

Dans ce capharnaüm poétique, Léo Rousselet déploie l’étendue de son talent de jongleur, dans de courtes mais fantastiques séquences de manipulation de balles blanches dont les envols et les chutes sont éclipsés par la pénombre, créant des effets stupéfiants de lévitation et d’apesanteur. À cette maîtrise de l’obscurité s’associe celle de la lumière, qui crée des tableaux de toute beauté dans les scintillements magiques dont se parent les filets d’eau fuyant du plafond. Là encore, la catastrophe se transforme en délicatesse : la fuite d’eau devient piano aérien, ou bien confiture pour tartine brûlée.

Ces gestes millimétrés, ce sont ceux de l’artiste qui manipule consciencieusement ses objets, mais aussi ceux de l’anxieux, s’assurant toujours de la bonne place occupée par chaque chose. Le micro-cirque poétique de Léo Rousselet évoque ici une forme de solitude et la peur du noir, du vide et du silence qui rattrape même les plus braves. Tant qu’il y a quelque chose à régler, le monde continue de tourner. Ce personnage semble même s’inventer une fausse perturbation téléphonique dans la salle, comme pour s’assurer de la présence des autres, de la réalité d’un monde au-delà de celui qu’il s’est créé.

Léo Rousselet manie avec beaucoup de minutie ces différents degrés, du jeu clownesque et jubilatoire, aux rêveries mélancoliques de ces indécis qui promènent leurs automnes au printemps. Éclipse nous entraîne dans un monde à la nostalgie romanesque, une expérience de l’attention, dont on ressort avec le parfum consolateur du pain grillé.

CONCOMBRE DE JAVA / Cie Bikes & Rabbits – Fabrice Dominici

Avec Concombre de Java, la cie Bikes & Rabbits nous conte elle aussi une histoire de solitude et de fragilité, dans laquelle la manipulation d’objets légers et les « flottements de choses » apparaissent comme des remparts à la mélancolie embusquée.

© Metlili

Un homme désenchanté aux oreilles de lapin et à la cravate en biais rode dans les gradins pendant que le public s’installe. Il s’appelle Fabrice, il est jongleur et il fait ce qu’il peut pour continuer à exister, comme le concombre de Java. Cette plante polynésienne lui offre la métaphore de sa vie : il tente, lui aussi, de continuer à germer dans un système qui asphyxie sa propre culture. Accompagné de ses acolytes musiciens Jacques-Benoît Dardant et Patrice Colet, Fabrice Dominici déploie une drôle de logorrhée poétique, filant les métaphores de tous les objets qu’il manipule et y cherchant désespérément du sens. Cette histoire vraie, plus réelle que le réel, dessine le portrait d’une incertitude et saisit par sa sensibilité périlleuse et son humour amer irrésistible.

De la petite cuillère à l’allumette en passant par la cigarette et le verre de vin, tout est prétexte à suspension et retardement de chute. Fabrice Dominici crée des équilibres merveilleux, toujours teintés d’une forme de chagrin clownesque, et d’une éloquence d’autant plus vivace qu’ils échouent parfois. « Ma vie, c’est comme cette allumette » nous répète Fabrice en réessayant vingt, trente, cent fois sa manœuvre, démultipliant à l’infini son infortune comme une prophétie autoréalisatrice. Du danger symbolique de l’allumette, on passe à celui, bien réel, d’une imposante faux, symbole de la mort (et du fauchage littéral de la culture, à la fois agricole et artistique), que Fabrice Dominici tient en équilibre sur son menton, invitant un spectateur à partager avec lui un slow sublime.

L’artiste mélancolique, qui voulait devenir pilote avant d’être jongleur, poursuit sa quête de légèreté grâce à des avions en papier, dont les trajectoires jonglées éblouissent par leur complexité, mais aussi des maquettes ultralégères de planeurs autonomes, mus vers le ciel, et dont la gravité semble magiquement inversée. Ceux-ci lui permettent de recréer une scène culte de La mort aux trousses d’Alfred Hitchcock, qui, aux côtés de Johnny Hallyday, composent le panthéon des « grands artistes » auxquels Fabrice veut rendre hommage depuis son désespoir, dans des scènes d’un humour grinçant et ingénieux.

© Metlili

Concombre de Java, c’est aussi la manifestation d’un besoin viscéral d’authenticité, notamment dans le rapport entretenu avec le public. Fabrice nous avoue d’abord ressentir une forme de jalousie vis-à-vis de cette « sensation de famille » qui unit les spectateur·rices d’un soir, cette identité de groupe qui nous rapproche et nous ligue presque contre lui, sur scène, et son inévitable vulnérabilité. Dans des séquences participatives astucieuses, il invoque ainsi notre sensibilité en miroir de la sienne, du franc-parler abrupt aux poèmes d’amour, nous exhortant à « ne plus faire semblant ». Car c’est dans cette sincérité que peut se construire l’alliance, et le flottement commun comme acte de résistance.

Témoins de cette oscillation entre l’insignifiant et le grave, Jacques-Benoît et Patrice, les deux assistants/techniciens clownesques de Fabrice, sont autant les garants d’une insouciance joyeuse que les anges prémonitoires d’une funeste issue. Leur maladresse se déploie d’abord, légère, dans leurs « propositions » absurdes, de la fumée de cigarette électronique aux gants-rayons lasers, en passant par le bilan de compétences France Travail. Mais ils sont aussi les interprètes de l’oraison funèbre de Fabrice, dont l’autoportrait finit en un « Rock ’n’ Roll Suicide » musical et littéral, dans une réinterprétation bouleversante de David Bowie.

Dans ce portrait de l’artiste en déséquilibre, la cie Bikes & Rabbits nous renverse par sa sincérité et ses lueurs de poésie circassienne qu’elle protège comme une cucurbitacée en voie de disparition, avec humour et majesté.

TIRA / La Barque Acide – Celeste Funghi et Carla Carnerero

Au son de lointains échos, deux femmes se rencontrent au centre du plateau, dans une semi-pénombre. Leur amour naît et tisse des liens, matérialisés par les ficelles de leurs diabolos qui s’entremêlent. À travers des jeux de séduction, de tendresse, parfois de manipulation, les deux artistes explorent la fragilité du couple, sans un mot. Leur langage de l’amour se déploie dans le silence, par les gestes chorégraphiques et circassiens, de la corde lisse et du diabolo, dans un ensemble d’une certaine émotion tenu par une impressionnante technicité.

© Xillo K

Si l’on a peu l’habitude d’observer ensemble ces deux pratiques, le diabolo et la corde lisse trouvent dans Tira une jolie résonance : la ficelle de l’une et l’épaisse corde de l’autre sont la manifestation matérielle d’un même lien vivant et amoureux, qui agit autant comme la preuve d’un attachement que comme un risque de se retrouver coincée, enserrée. Celeste Funghi et Carla Carnerero traversent ces états par la création d’une succession d’images très symboliques : du lance-pierre grâce auquel elles se protègent, au fouet qu’elles font claquer par défiance, la manipulation des fils leur permet d’inventer leur constellation.

Il y a également quelque chose de marionnettique dans ce maniement, qu’elles initient autant qu’elles subissent : le fil permet d’attraper une main, de diriger un mouvement, de forcer une caresse… Mais il peut aussi orienter, aider à mettre à l’autre en mouvement lorsqu’elle n’a plus de force. La ficelle du diabolo, transposée dans l’épaisseur de la corde lisse, devient aussi lasso, créant des effets de boucles géantes très visuelles. Les deux interprètes jouent avec l’immense liberté que leur offrent ces deux agrès, mais laissent aussi la place à de nombreuses trouvailles chorégraphiques, comme cette facétieuse séquence de baisers.

Dans cette traversée relationnelle, les deux circassiennes déploient aussi leur individualité dans deux solos saisissants : Carla Carnerero fait de son diabolo un objet presque magique, roulant le long de son corps comme une longue caresse, tandis que Celeste Funghi explore l’échappée verticale et le potentiel de fuite que représente sa corde lisse.
Si l’ensemble pâtit parfois d’une certaine répétition et d’une création musicale peut-être un peu trop illustrative dans ses intentions hypnotiques, Tira n’en déploie pas moins de très belles images poétiques et circassiennes. Celeste Funghi et Carla Carnerero y composent un tendre portrait du couple amoureux, porté par une remarquable maîtrise de leurs agrès.


Entre virtuosité technique, poésie de l’accident et dialogue sensible avec les objets, ces trois propositions portent une intention chère à la Rencontre des Jonglages : faire du jonglage un langage ouvert et capable de se réinventer au contact d’autres disciplines et imaginaires, confirmation la vitalité d’un art en perpétuel mouvement.

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