Alouettes, pièce de champ, d'Émilie Rousset

Biennale du CDN d’Orléans : un festival à l’écoute du monde

Alouettes (pièce de champ) : déplier le paysage

Comment le théâtre peut-il nous rendre sensible au paysage, à ses dynamiques complexes entre humains et non-humains, entre phénomènes biologiques et débats politiques ? Peut-être en commençant par sortir de sa boîte noire pour mettre les pieds là où se nouent ces enjeux : dans un champ. C’est le pari que nous propose Alouettes (pièce de champ) d’Émilie Rousset et Caroline Barneaud en nous donnant rendez-vous dans une exploitation maraîchère en périphérie d’Orléans. Un lieu à la fois si proche (une quinzaine de minutes en voiture depuis le centre-ville), et pourtant si loin, trop souvent absent de nos représentations d’urbain·e qui se nourrit pourtant de fruits et légumes bio achetés dans des épiceries engagées. Le spectacle descend directement de la contribution d’Émilie Rousset à Paysages partagés, présenté au festival d’Avignon 2024, où à l’invitation de Caroline Barneaud et de Stefan Kaegi, sept metteur·ses en scène ou collectifs avaient chacun·e proposé leur manière théâtrale de faire entendre ou apparaître le paysage dans un dispositif de déambulation collective.

Équipée de casques, la petite cinquantaine de spectateur·ices que nous sommes suit donc l’acteur Aymen Bouchou jusqu’au cœur de la ferme. En traversant la serre aux tomates, on commence par « faire marcher ses sens », les narines assaillies par l’odeur puissante de la terre, cette odeur appelée géosmine que produisent les bactéries microscopiques présentent dans le sol. C’est ce que nous expliquent deux voix dans le casque, celles de Claude et Lydia Bourguignon, grands défenseurs de la vie des sols depuis plusieurs décennies, qui nous rappellent à quel point on connaît encore peu ce qui se passe sous nos pied : « le sol est un continent inconnu ». C’est qu’on ne perçoit rien de ce grouillement microscopique qui agite la terre, et qu’on a tôt fait de l’oublier, comme son caractère essentiel pour tout ce qui pousse, tout ce qui vit et respire. Tous les lombrics et autres collemboles, qui transforment la matière organique en humus riche, sont ainsi les pendants souterrains des pollinisateurs dont l’opinion publique est un peu plus alertée (et comme le rappelle aussi une affiche à la sortie de la serre aux tomates : « Pas de bourdons, pas de pizza ! »). Pour Claude et Lydia Bourguignon, dont les témoignages enregistrés dialoguent avec l’acteur bien présent devant nous, comprendre et respecter la vie des sols appelle à une agriculture pas seulement technique et matérielle, mais avec une dimension spirituelle. Ils en appellent aux savoir paysans anciens, occultés par les techniques moderne d’exploitation de la nature, de culture intensive à forts intrants chimiques.

Alouette (pièce de champ), d’Émilie Rousset, dans le cadre de la Biennale du CDN d'Orléans
Alouette (pièce de champ) © Harold Abellan

Le sol, la surface, le ciel

Tout comme nous débouchons dans le champ de plein air, leur propos débouche presque « naturellement » sur le témoignage suivant, celui de Faustine Bas-Defossez, lobbyiste environnementale, représentante de l’ONG Bureau Européen de l’Environnement qui représente plus de 190 associations issues de toute l’Union Européenne. Elle défend à Bruxelles « la voix de ceux qui n’en ont pas » aussi bien face aux lobbys agro-alimentaires, que face aux attaques de l’extrême-droite et leur désinformation destructrice. Contrairement aux Bourguignon, la parole de Faustine est prise en charge par l’actrice Vivane Pavillon, qui dialogue avec Aymen, lequel, dans une posture pédagogique à la C’est pas sorcier, n’hésite pas à poser toutes les questions qui le (et nous) traversent, y compris les plus naïves. Alouettes prend alors explicitement une forme didactique, dont l’objectif affiché est de rendre concret pour son public, citoyens et citoyennes de l’UE, les conséquences des choix politiques de la Commission, aux textes et réglementations parfois bien abstraites. Ainsi Faustine raconte, dans un discours mâtiné d’européisme et de son projet de paix (« La protection du paysage n’a pas de frontières »), comment le Pacte Vert, compromis inouï mis en place en 2019 entre les ONG environnementales et les industries agro et aujourd’hui remis en question par un Parlement Européen bien plus à droite qu’alors, a littéralement façonné le paysage que l’on observe depuis le bord du champ : ses haies, ses arbres, ses mares, comme autant de manières de faire une agriculture respectueuse du vivant. Du sol, nous sommes passés à la surface : sous le soleil rasant de la fin d’après-midi, le relief de la ligne d’horizon quitte son invisibilité de décor pour s’animer d’un sens nouveau.

Puis, d’un niveau encore général, celui du paysage comme produit des normes européennes, nous passons à un niveau immédiatement concret, celui de cette ferme spécifique dans laquelle nous nous trouvons, avec l’arrivée d’Annabelle depuis le fond du champ sur son petit tracteur Renault. Cheffe de culture, Annabelle nous raconte l’univers de Solembio, structure d’insertion par le maraîchage bio. Plus qu’une simple exploitation agricole, Solembio agit ainsi également à un niveau social, tissant le monde organique à une dimension humaine en proposant à des personnes aux parcours de vie particulièrement difficiles, souvent étrangères, un travail et une structure pour apprendre le français et un métier. Dans sa perspective didactique et documentaire, Alouettes prend ainsi bien soin de varier les échelles et les témoignages : la présence en chair et en os d’Annabelle propose un nouveau mode de récit après les voix désincarnées des Bourguignon, et celle de Faustine réinterprétée par Viviane Pavillon, tout comme sa perspective s’ancre dans le lieu, après les points de vue plus éloignés des premiers intervenants. Le tout dessine une tentative d’embrasser le paysage dans toute ses dimensions : cette multiplicité de points de vue apparaît nécessaire pour se représenter la simple champ, la simple ferme, comme la structure complexe qu’ils sont, produits de l’interaction d’une multitude d’acteur·ices – humains, non-humains, systèmes et institutions.

Une écoute individualisée

Alouettes (pièce de champ), d’Émilie Rousset, dans le cadre de la Biennale du CDN d'Orléans
© Chloé Cohen

Et les alouettes du titre dans tout ça ? Elles sont l’objet du dernier témoignage, celui de la bioacousticienne Fanny Rybak – chercheuse qui étudie les sons produits par les animaux. Prenant pour exemple l’alouette des champs, oiseau commun répandu dans toute l’Europe (mais dont les populations déclinent), elle nous fait entendre son chant particulièrement diversifié, aux multiples unités sonores, plus de 300 syllabes différentes, et « dialectes » qui varient d’un champ à l’autre… Après le sous-sol et la surface, nous sommes passés dans les airs, comme trois couches d’un même monde dépliées et déposées les unes sur les autres. Cet épilogue, qui donne au dispositif casqué une partie de son intérêt (celui de nous faire entendre ces chants au creux de l’oreille), vient nouer les dimensions scientifiques et poétiques de son projet, en invitant à l’écoute comme mode de relation au vivant. Elle écoute pour « entrer dans le monde des animaux », mais aussi tout simplement pour « savoir qui est là », et parfois « juste pour écouter ». Et la pièce de se finir sur un silence, où, ôtant nos casques, nous pouvons enfin prendre le temps d’écouter nous-mêmes ce paysage dont nous étions coupés…

Car, dans cette proposition passionnante qui dessine un chemin pour renouveler notre perception du paysage agricole, qui articule dans un art du montage maîtrisé les dimensions humaines, sociales et organiques de son objet, une interrogation demeure : celle de ce dispositif technique, le casque individuel, qui me semble presque contradictoire avec la volonté de retresser les liens entre tous les acteur·ices, au sens large, qui font paysage : agriculteur·ices, citoyen·nes, activistes, lombrics, salades, alouettes, abeilles, artistes… Le casque, s’il nous rapproche de la parole des comédien·nes qu’on entend haleter même à l’autre bout du champ, s’il nous permet d’entendre de leur bouche même la parole des Bourguignon et de Fanny Rybak, nous isole également de tous les autres vivants qui nous entourent et partagent ce moment, public, employé·es du théâtre et de la ferme, acteur·ices, animaux et plantes. C’est malheureusement dans une bulle personnelle que nous recevons toutes les paroles qui retissent la communauté du champ. La metteuse en scène et directrice du CDN en a peut-être conscience, puisque la proposition inclut, à l’issue du spectacle, un temps de partage des produits de la ferme et de discussion avec une personnalité sur les enjeux de la pièce (le soir où nous y étions, il s’agissait de Denis Chartier, géographe environnemental). Comme une manière de refaire commun après cette expérience individuelle. Et si Émilie Rousset, dans cette discussion, rappelle que, pour sensibiliser aux enjeux socio-écologiques, « la raison ne suffit pas », son Alouettes, toute passionnante qu’elle soit, nous semble avoir par moment un peu de mal à tenir l’équilibre entre le discours didactique (donc argumenté, donc rationnel) par le truchement du casque, et le domaine du sensible, celui des odeurs, des voix et des chants, non-médiés. Tout en évitant la pollution auditive d’une sonorisation artificielle exacerbée, n’y aurait-il pas moyen de faire entendre toutes ces voix, incarnées ou réincarnées, dans un dispositif qui ne nous isole pas les uns des autres, qui ne nous coupe pas de la terre et du ciel ? La pièce y gagnerait certainement une adéquation encore plus puissante de son propos et de sa forme.

Transformation Opéra Radio, d'Adeline Rosenstein, dans le cadre de la Biennale du CDN d'Orléans
Transformation Opéra Radio © Annah Schaeffer

Transformations Opéra Radio : révolutions au féminin

L’écoute est également au cœur de la proposition d’Adeline Rosenstein, Transformations Opéra Radio. Si ici nous n’avons pas strictement affaire à du théâtre « hors-les-murs », puisque la pièce se déploie sur le plateau de la grande salle du CDN, elle invite tout de même à entrer, par les loges, dans un espace réorganisé, où public et artistes partagent le plateau, métamorphosé en cocon tamisé où se déploiera cette création à mi-chemin entre le théâtre documentaire et le podcast. Des cabanes d’écoute aux sièges confortables pour deux, trois ou quatre personnes de même que des grands poufs collectifs pour s’allonger, sont ainsi disposés en arc-de-cercle autour de lieu de la prise de parole, marqué par quelques micros devant de larges panneaux mobiles. La metteuse en scène d’origine suisse et allemande, installée en Belgique, poursuit depuis de nombreuses années un travail d’écriture documentaire théâtrale qui interroge notamment les questions des révolutions, des répressions et des mouvements de résistance, dans une démarche réflexive, nourrie d’entretiens et de collaboration avec des chercheur·euses et activistes, qui veut éviter les écueil du théâtre militant.

Transformation Opéra Radio, dans le cadre de la Biennale du CDN d'Orléans
© Annah Schaeffer

Transformations Opéra Radio commence par un discours sur le silence, celui de l’autrice palestinienne Adania Shibli. Prenant le contrepied du silence-silenciation, le silence forcé imposé par les autorités comme par exemple celui qui menace les manifestant·es en soutien au peuple palestinien, elle invite à « ne pas voir le silence comme quelque chose qui empêche ou arrête, mais comme un début pour tout ce qui a du mal à exister, tout ce que le langage n’arrive pas à saisir. » C’est alors dans les marges discrètes ou silencieuses de ce qui s’énonce pourtant avec force que va creuser Transformations Opéra Radio, du côté des femmes actives dans les mouvements révolutionnaires, souvent oubliées, mises à l’écart, à la contribution justement passée sous silence. Derrière les slogans chocs des luttes incarnées par des figures masculines, il s’agit de se glisser dans les non-dits de ces histoires, pour interroger ce que les femmes font aux révolutions, et inversement. La matière du spectacle-podcast (diffusé en direct sur des radios indépendantes) est constituée aussi bien de discussions et de témoignages avec d’anciennes révolutionnaires – souvenirs personnels qu’elles reconvoquent depuis leur nouvelle vie, loin de la ferveur qu’elles ont un temps partagée – et avec des historiennes, que des chansons qui mettent en mélodie les émotions de ces combats.

Tourment des luttes, douceur des voix

C’est une histoire globale que celle des terrains de Transformations Opéra Radio : des manifestations de 1968 et leur contrecoup répressif, au Sénégal, en Tunisie et au Mexique, au combat pour la libération de la Guinée-Bissau et du Cap Vert, de la lutte armée des Forces de Libération Nationale au Mexique (qui précède le mouvement de l’armée zapatiste) à la première intifada en Palestine, jusqu’à la révolution de 2011 en Tunisie et aux soulèvements actuels du monde arabe. Ce que raconte le spectacle ne sont pas les grands événements de ces combats, mais bien l’histoire en marge, celle qui est parfois difficile sinon impossible à dire, qu’on relègue dans les notes de bas de page, cherchant à tâtons et non sans humour des poétiques adaptés à ces récits : un « profil bas » du témoignage, une manière de générer l’ambiguïté, et de privilégier la nuance. De manière méta-théâtrale, la pièce interroge sa propre entreprise : tout aussi bien la matière de l’archive, ce document sonore qu’on imagine parfois comme le passé mis en boîte, et qu’il faut pourtant essayer de réactiver dans de nouvelles formes porteuses de futur, que la nécessité de parler du passé alors même qu’un génocide est en cours.

Les comédien·nes et le musicien sont les passeur·ses des voix de Lucette Cabral, Maia Leira et Leïla Temim (parmi tant d’autres), tantôt diffusées directement, tantôt traduites et redites, et des tourments qu’elles rapportent : leur joie immense à se consacrer à la lutte, l’amitié et la solidarité qui les constituaient, les violences patriarcales qui continuaient pourtant de faire rage au sein des mouvements de libération, la colère, le doute, et l’amère déception d’avoir été écartées, comme ces femmes du mouvement zapatiste, et les débats qui continuent de les animer, comme celui entre les féministes de la deuxième et de la troisième vague en Tunisie. A l’image de sa matière-souvenirs, nécessairement incomplète et imparfaite, le spectacle fonctionne par fragments, dans une dramaturgie qui se dilue parfois en témoignages anecdotiques, mais qui dessine un panorama de vies passées à lutter dans l’ombre des hommes, et, tout comme les manifestations non-mixtes au Moyen-Orient, « changent l’image de ce qu’est une révolution ». Le dispositif du salon d’écoute délaisse délibérément la ferveur brûlante de celles-ci pour privilégier une immense douceur (dans les prises de parole, la musique, la lumière tamisée…), et on pourra regretter qu’il ne sorte à aucun moment de cette énergie-là, qui, sur sa durée, une heure et demie, prend le risque de manquer de relief. En vertu de la précision de sa création sonore, articulant les paroles enregistrées et en direct, les prises de sons in situ et les archives déterrées, le répertoire de chansons à redécouvrir et la musique live qui les réinterprète, Transformations Opéra Radio se savourera alors peut-être encore mieux en podcast qu’en spectacle.

Transformations Opéra Radio, d'Adeline Rosenstein
Transformation Opéra Radio © Annah Schaeffer

De la ferme au studio, du champ au théâtre, les propositions d’Émilie Rousset et d’Adeline Rosenstein présentées lors de cette première édition de la Biennale du CDN d’Orléans se faisaient ainsi écho : deux propositions documentaires faisant appel à notre capacité d’écoute, dans les marges de l’histoire et les interstices du vivant, là où notre silence se révèle riche d’enseignements et de possibles.

Biennale du Centre Dramatique National d’Orléans
21 au 30 mai 2026

Alouettes (pièce de champ)
Texte et mise en scène – Émilie Rousset
Collaboration artistique – Caroline Barneaud
d’après les entretiens avec Faustine Bas-Defossez (directrice environnement, santé et nature au Bureau Européen de l’environnement), Fanny Rybak (enseignante chercheuse en éthologie et bioacoustique), Claude et Lydia Bourguignon (Lams – Laboratoire Analyses Microbiologistes Sols)
Avec Nadim Ahmed en alternance avec Aymen Bouchou, Viviane Pavillon en alternance avec Raphaëlle Rousseau, un·e agriculteur·rice local·e et un tracteur
Montage audio – Romain Vuillet
Stagiaire assistanat mise en scène – Elsa Provansal
Coordination technique et régie son – Luc Grandjean

Vu le 29 mai 2026 à la ferme Solembio.

Transformations Opéra Radio
Conception, écriture, mise en scène – Adeline Rosenstein
Écriture, recherche, interprétation – Marie Devroux
Interprétation – Aminata Abdoulaye Hama
Création sonore et musicale, harpe, recherche, interprétation – Hanna El Fakir
Création sonore et musicale, conception sonore, interprétation – David Stampfli
Création sonore et musicale, conception sonore, interprétation – Iris Therasse
Scénographie, interprétation – Yvonne Harder
Scénographie – Lukas Stucki
Création lumière – Arié Van Egmond
Coordination technique et régie plateau – Charlotte Müller
Direction de production – Maison Ravage – Edgar Martin, assisté d’Elisa Guerch
Stagiaire assistanat à la mise en scène – Eleonore Barrault
Stagiaire régie plateau – Myra Eschauzier
Stagiaire lumière – Romano Soubao
Construction décor – Atelier de La Comédie de Saint-Étienne
Développement et diffusion – Habemus Papam

Vu le 30 mai 2026 au CDN d’Orléans.
Pour écouter le spectacle

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