História do Olho, de Janaína Leite, dans le cadre du Paris Globe Festival

História do Olho : la pornographie comme un art

Janaína Leite mène avec le groupe Núcleo do Olho une recherche autour des « théâtres du réel », qu’elle prolonge notamment dans son ouvrage Auto-escrituras performativas: do diário à cena (Auto-écritures performatives : du journal à la scène) (éditions Perspectiva, 2015). Après plusieurs spectacles à l’ancrage justement plus autobiographique (Festa de separação : um documentário cênico, 2009, Conversas com meu Pai, 2014, et Stabat Mater, 2020), elle change d’angle d’attaque et présente ce spectacle hybride et audacieux, qui fait se rencontrer l’œuvre littéraire de Georges Bataille et l’univers de la pornographie.

L’œuvre de Bataille à l’épreuve des corps

On entre dans la salle accueilli·e·s par une ambiance sonore brésilienne baile funk et par une joyeuse équipe qui nous salue. Plusieurs performeur·euse·s s’échauffent sur scène, discutent, font des roues. Mon voisin, un inconnu, a l’air très curieux et intéressé ; il a comme moi beaucoup entendu parler du spectacle après sa programmation au festival d’Avignon l’année dernière et se confie : « On m’a dit que ça n’avait pas beaucoup de sens, mais j’ai cru comprendre qu’une personne se faisait suspendre par la peau au milieu du spectacle, je voudrais quand même pas rater ça ». Sur scène, un espace performatif, pas de coulisses, tapis de danse au sol, praticables en fond de scène pour les concerts à venir : le théâtre est ouvert, mis à nu.

Le spectacle s’ouvre sur une série de témoignages. Les interprètes se présentent en détail, acteur·ice·s porno, ou, et, acteur·ice·s de théâtre, hommes, femmes, non-binaires, personnes cisgenres ou transgenres, et racontent leur relation avec la pornographie. Les anecdotes se succèdent : il y a celui qui a remporté plusieurs prix en tant qu’acteur porno (meilleure fellation, meilleur passif), celle à qui les clients demandent souvent de performer au rythme de l’hymne thaïlandais, celui qui avant de s’engager dans ce projet avait beaucoup de préjugés sur le porno, il le confesse, il trouvait ça dégoûtant, mais il a changé d’avis pendant le processus de création. On nous présente aussi l’ouvrage, dont on nous raconte que Bataille l’a écrit en 1928 sur le conseil de son psychanalyste et dans un but thérapeutique, et qu’il se divise en deux parties, la fiction, puis les réminiscences. Le protocole d’écriture du spectacle est explicité : chaque interprète a répondu aux deux questions « quelle est ta relation avec la pornographie ? » et « quelle est ta scène préférée de l’Histoire de l’œil ? ». Toutes les règles du jeu sont posées ; on va entrer dans Bataille à travers les corps, les expériences et les désirs des performeur·euse·s, qui m’ont déjà tous·tes émue et fascinée par leur présence et leur récit.

Les tableaux s’enchaînent alors, alternant procédés théâtraux – apparitions de personnages avec des costumes et des perruques, narrations chorales, courts dialogues pris en charge soudainement -, et moments ultra-performatifs où le réel fait irruption. Une scène de fête en donne un parfait exemple. Un chœur face public nous en fait d’abord le récit, avant qu’un performeur ne propose : « Dans ce livre il y a beaucoup de scènes explicites, mais la littérature est inorganique, alors on va jouer à un un jeu : je vais lire les verbes d’action, on va voir qui veut faire quoi aujourd’hui et découvrir ce qui se passe ». Suit la répartition : qui veut faire Marcela ? Qui veut uriner sur la serviette ? Qui veut vomir dans le sceau ? Les interprètes se portent volontaires avec un enthousiasme aussi réjouissant qu’hilarant, pendant que le public se prépare : ayant déjà entendu le récit de la scène, on se doute de l’intensité de ce qui arrive. Le théâtre met ses rouages à vue et se fabrique en direct, on joue à jouer : l’interprète qui dirige le jeu se lance dans la narration au micro et dirige à vue son équipe de méta-interprètes qui se prêtent joyeusement à toutes les actions écrites par Bataille, et si la masturbation est simulée, jouée, le jet d’urine sur la serviette, le vomi dans le seau et les corps nus sont bien réels. J’assiste là à un grand moment de théâtre, à l’image des défis que relève le spectacle : incarner le texte de Bataille, réaliser dans une atmosphère festive des actions extrêmes, défier les limites de la représentation théâtrale. Je me dis qu’on peut décidément montrer beaucoup de choses sur scène, dès lors que le cadre est posé et que le dispositif permet aux interprètes de choisir quoi faire.

História do Olho, de Janaína Leite, dans le cadre du Paris Globe Festival
© Caca Berbardes

Une expérience collective et immersive de l’univers porno

À l’entracte, on nous offre une cachaça devant le Carreau du Temple, et rien ne peut plus me ravir que de boire une cachaça entre un concert live et une séance d’initiation au fist-fucking. Cette cachaça en dit long sur ce que le spectacle propose comme expérience : le public n’est pas que voyeur ou témoin, il est surtout complice, partie prenante. Les dispositifs participatifs sont toujours plus engageants : des jeux, des tutoriels, des invitations régulières à monter sur le plateau pour voir de plus près le déroulement de certaines actions. Il y a le jeu « Action-Vérité » entre les interprètes et le public, au cours duquel, par exemple, un monsieur du public qui a choisi de jouer à « Action » se retrouve sur scène, pantalon baissé, à recevoir trois fessées ; le petit tutoriel de « safe choking » (étranglement sans risque) où le public est invité à reproduire les gestes montrés par une performeuse, qui plaisante : « Pas trop fort, c’est pour kiffer, pas pour tuer ! » ; la proposition d’une « once in a lifetime experience » (expérience qu’on n’a qu’une fois dans une vie) qui consiste à venir sur scène huiler le corps quasi nu d’un performeur et acteur porno, lequel lit suite à ça son extrait préféré de l’Histoire de l’œil en exigeant pour fond sonore un chœur de cris de jouissance du public. Tout est à la fois stupéfiant et hilarant : je n’ai jamais vu un spectacle emmener le public aussi loin.

Il faut quand même évoquer la scène du fist-fucking, qui était arrivée à mes oreilles après Avignon et que j’avais hâte de découvrir. Après une introduction qui crée un rapport de confiance et une proximité entre le public et une performeuse, cette dernière présente la pratique du fist et distribue des gants à certaines personnes du premier rang, puis remonte sur scène et demande « qui veut essayer ? ». Une volontaire la rejoint aussitôt et la séance commence. Les autres personnes auxquelles le gant a été distribué sont invitées à venir voir l’action de plus près, elles s’accroupissent en arc de cercle, composant un tableau insolite et touchant. Puis, le moment se transforme en une scène romantique, avec musique et flashs de téléphones. Dans ce spectacle, les actes sexuels deviennent des gestes performatifs qui font naître des tableaux, des situations, des relations : il y a là une invitation à considérer la pornographie comme un langage scénique, qui peut nous transporter et nous bouleverser. J’ai été surprise d’être émue par cette scène de fist, qui a lieu dans une grande douceur, l’interprète et la participante rient et discutent pendant qu’elles vont jusqu’au bout de l’action. C’est ainsi que História do Olho nous invite à plonger dans l’univers du porno et de pratiques dites extrêmes : avec humour, douceur, en discutant et en riant. C’est la grande force de ce spectacle radical qui repousse les limites du montrable sans pour autant nous choquer ou nous violenter, nous invitant à faire partie de cette expérience participative érotico-porno-jubilatoire quand on le veut, ou à sortir si c’est trop pour nous, quitte à revenir.

Un de mes premiers réflexes à la sortie est d’aller discuter devant le Carreau du Temple avec des personnes qui se sont portées volontaires pour le Action-Vérité ou le fist-fucking, je veux continuer d’interroger la limite entre réel et théâtre. On me confirme : rien n’était prévu. La volontaire pour le fist me dit que son intuition lui a dit « once in a lifetime » et qu’elle a saisi l’occasion de faire une expérience inédite. C’est à l’image de ce que Janaína Leite propose : « once in a lifetime ».

História do Olho, de Janaína Leite
© Caca Berbardes

Explorer les zones censurées de nos sexualités

Je sors conquise, j’ai rencontré Bataille ce soir mais surtout quinze interprètes qui ont donné sueur et sang pour que quelque chose de radical ait lieu, et ça a eu lieu. Bien sûr, pas encore sortie de la salle, on sait déjà que les avis sont partagés : cette radicalité peut susciter l’enthousiasme pour beaucoup, on l’a vu aux applaudissements chaleureux, mais aussi un rejet brutal. Mon voisin, par exemple, n’a même pas attendu la scène de suspension qu’il voulait tant voir, il a quitté le spectacle à l’entracte.

Plus tard, au bar, les discussions sont animées. On ne peut pas enlever cette réussite au spectacle : qu’on l’ait adoré ou détesté, il met nos esprits en mouvement ; sur le théâtre, sur la sexualité. Quelle est la différence entre du porno sur un écran et du porno sur scène ? quel est notre rapport au porno ? et à la sexualité ? qu’est-ce qui nous fait fantasmer ? quelles sont les limites du théâtre ? À la table, on parle de BDSM, de travail du sexe, de féminisme pro-sexe, de violences sexuelles. Un ami déplore que « le spectacle ne parle pas du consentement » ; la question du consentement traverse pourtant la dramaturgie et le dispositif, par l’opération sans cesse renouvelée qui consiste à nommer ce qui va être fait, nommer le cadre dans lequel ça va être fait, et inviter à une participation sur la base du volontariat spontané : « qui veut ? ». Travailler autour du consentement, c’est aussi ouvrir des espaces pour repenser notre rapport à la sexualité et à nos désirs, et nous proposer à la fois des cadres pour le faire, et des représentations qui dépassent une vision simpliste et moraliste de certaines pratiques.

L’expérience a été physiquement éprouvante pour tout le monde. Si, pour ma part, j’ai été à maintes reprises saisie, hilare, émoustillée, pour d’autres, ça a été plus difficile : plusieurs personnes se sont par exemple senties mal pendant la scène de la suspension et ont dû sortir. Cette sortie était une possibilité prévue par le dispositif, la metteuse en scène elle-même nous informant au préalable de l’ouverture des portes de la salle tout du long de la performance, pour que puissent librement aller et venir les spectateur·ice·s qui le souhaiteraient. Cette suspension, qui a lieu pendant le récit de la scène de la corrida de l’Histoire de l’œil, est l’actualisation la plus saisissante de la proposition bataillienne, qui explore le lien entre souffrance et extase, entre la chair et le sacré : voir suspendu par des crochets dans la peau du dos le corps de la performeuse dans une douche de lumière au-dessus de nous, comme en lévitation, m’a tout simplement fascinée. C’est notamment cette scène, ainsi que la scène de fête au début, et une scène de fin absolument loufoque et désopilante, qui me mettent en désaccord avec les ami·e·s déçu·e·s par l’adaptation que Janaína Leite propose de Bataille, qui ne comprennent pas ce qu’elle a voulu faire de ce matériau. Cette adaptation libre est pourtant ce par quoi ce spectacle fait théâtre, joue, et dépasse l’endroit du documentaire, mettant le réel à l’épreuve de la littérature et la littérature à l’épreuve du réel.

Une fois dissipée la sensation d’euphorie et de fébrilité, il reste le souvenir d’un spectacle très vivant et puissant, qui a l’audace de déployer, à travers une traversée transgressive mais pas provocatrice, une exploration érotique et ludique des zones d’ombre de nos sexualités et de nos fantasmes, renouvelant nos imaginaires et nos représentations. História do Olho, en faisant de la sexualité un matériau pour la scène et pour le jeu, nous bouscule, nous décomplexe et nous fait vibrer, d’une façon qui laisse un goût de reviens-y.

História do Olho, de Janaína Leite
© Rafa Steinhauser

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