La Gouineraie © Marikel Lahana

La Gouineraie : utopie queer

Les lesbiennes visibles

Il y a un tracteur, des mottes de terre, de la paille. Il y a du papier peint rose, de la colle liquide rose, des Kaplas. Il y a des chemises à carreaux mises les unes sur les autres, une salopette, des Caterpillars, une robe à motif vache assortie d’un bandana à motif vache, de Crocs à motif vache et d’un sac mouton. Il y a une boule à facettes, une visseuse, et des livres, et des fleurs. Dans La Gouineraie de Rébecca Chaillon et Sandra Calderan, il y a tout pour créer un monde merveilleux, le fabriquer en direct et vivre dedans tout de suite. Sandra s’occupe de monter des étagères, Rébecca de les remplir de ses affaires. Elle collera du papier peint aussi, tandis que Sandra organisera sa décoration en autant de petits autels magiques : guirlandes scintillantes, affiches militantes, vierges géantes en cire multicolores. Elle mettra la table aussi, pendant que Rébecca préparera le repas — lait, haricots rouges, et langue de bœuf pour le dessert. Bienvenue dans la Gouineraie, ce territoire fabuleux dans lequel les deux artistes nous invitent, pour y habiter, mais aussi pour y réfléchir à nos histoires d’amour, de sexe, à retisser des liens et réinventer des lieux communs, à penser nos êtres au monde, à repenser nos manières d’être ensemble.

La Gouineraie © Marikel Lahana
© Marikel Lahana

Rébecca et Sandra sont amoureuses et en couple. Rébecca, c’est la « gouine des villes », elle habite en région parisienne dans un appart trop cher qu’elle n’occupe jamais car elle est toujours dans un train pour faire des spectacles aux quatre coins de la France, performeuse engagée ultra connue qu’elle est (entre autres mille choses). Sandra, c’est la « gouine des champs », elle habite dans un lieu collectif avec toute sa famille recomposée de ses enfants, ses ex et les partenaires de ses ex, à gérer tout ce petit monde et ses deux compagnies de théâtre et de cirque (entre autres mille choses bis). La Gouineraie c’est leur tentative d’être ensemble, de faire une pause dans leur quotidien surchargé et de créer un endroit pour vivre à deux. Un lieu et un temps à créer, donc, à leur image, parfois complémentaire, parfois contradictoire, citadine et rurale, poésie et bottes de pluie, mais aussi indépendance professionnelle et dépendance affective, nudité et bleu de travail, rêve et violence, fête et calme, paillettes et purin.

Rébecca et Sandra sont deux lesbiennes gentilles et altruistes qui comprennent bien qu’elles ne sont pas seules dans cette situation amoureuse / de couple et ont décidé de nous inclure non seulement dans leur réflexion mais aussi dans leur villa des happy gouines. Tour à tour public de théâtre, voyeur·euse passif·ve de ce qui est en train de se faire au plateau, membre actif·ve de la performance sur scène, public de télé-réalité et candidat·e à y participer (à l’aide d’un questionnaire très détaillé et très drôle et très vrai), nous vivons en direct l’expérience de La Gouineraie, de ce que pourrait être ce monde imparfait vers lequel chacun·e nous tendons, auquel nous aspirons tous·tes : une terre à modeler, un espace à habiter pour vivre ensemble, y vivre mieux, y vivre bien, à la hauteur des amours qui nous lient.

La Gouineraie © Pietro Bertora
© Pietro Bertora

Faire, défaire, refaire famille

Il faudra que la Gouineraie soit grande. Il faudra pouvoir y faire entrer le couple, ses enfants, ses ex, les nouveaux·elles partenaires de ses ex, ses ami·es, ses allié·es, tous·tes les trans-pédé-bi-gouines qui auront besoin d’un foyer, les animaux qu’on mangera et ceux qu’on emmènera promener, les copain·es rencontré·es sur les routes, les amours de passage, les conducteur·ices qui amèneront les sans-permis à la maison, les voisin·es qui ramèneront le vin pour le dîner, et peut-être même les hommes-cis-hétéro qui auront bien répondu au questionnaire et qui méritent (espèce rare). 

Ce que Rébecca et Sandra se (et nous) souhaitent c’est de réussir à faire rentrer tout le monde sur l’arche, sans que le bateau prenne eau de toute part et qu’il fasse naufrage. Ce qu’elles se souhaitent c’est que leur couple perdure, déjà parce qu’être amoureuse ensemble c’est super et aussi pour pouvoir continuer à jouer La Gouineraie, l’existence du spectacle étant corrélée à l’existence du couple. C’est tout ce qu’on leur (et nous) souhaite aussi, tant elles sont belles et fortes à regarder et tant le spectacle est un plaisir de la tête et du cœur.

On en ressort avec des réponses mais aussi plein de questions, celles qu’on se pose depuis longtemps peut-être, mais surtout de nouvelles qu’il nous tarde de penser, de régler. Des questions qui ouvrent à de nouveaux possibles, de nouvelles façons de faire l’expérience du couple, de faire l’expérience du monde. C’est une formidable occasion que les deux interprètes donnent au théâtre également, de représenter des lesbiennes qui vont bien et un espace lesbien safe, de proposer aux personnes queer des questionnements qui nous concernent, et des réponses qui nous protègent. Un temps suspendu aussi, dans la contemplation de la pose d’un papier-peint, ou de la construction d’une étagère, comme un déploiement de l’espace scénique vers une temporalité agrandie, un moment de répit dans la violence du monde, une brèche, une faille à investir de nos désirs et de nos rêves. 

La Gouineraie © Marikel Lahana
© Marikel Lahana

Merci et bravo les lesbiennes (on ne le dira jamais assez) de repenser les cadres normatifs, de refuser les cases, et d’ouvrir les cages. À nous, public, de faire passer le message : nous méritons des amours, aussi belles, aussi fortes que la vie est grande, que la vie est belle.

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